I'd like to try to read your palm.
I used to think I was some kind of Gypsy boy
Before I let you take me home.
Now so long, Marianne, it's time that we began
To laugh and cry and cry and laugh about it all again.
Well you know that I love to live with you,
But you make me forget so very much.
I forget to pray for the angels
And then the angels forget to pray for us.
Now so long, Marianne, it's time that we began ...”
Leonard Cohen
« Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim …”
Blaise Cendrars
“After seeing these pictures you end up finally not knowing any more whether a jukebox is sadder than a coffin.”
Jack Kerouac
24 fois l’Amérique. Comme 24 portraits, 24 stations. Les 24 poses d’une pellicule argentique. Les 24 images par seconde d’un film. Une réitération, une psalmodie litanique et lénifiante découpée et étirée par la fenêtre d’un train, la fenêtre passager d’une voiture contre laquelle on somnole en regardant le paysage s’essuyer. Façon prose du transsibérien. Un titre qui aurait pu être de Godard. On l’imagine ; sa voix : « Depuis Hollywood ici la vie s’est fondue dans l’image à laquelle elle voue un culte. Il y avait le culte de dieu, le culte de l’argent, il y a le culte de l’image. Et peut-être est-ce la même chose. (…) un film c’est 24 images par second. Ce film, c’est 24 fois l’Amérique… »
Ici, c’est un livre. 24 chapitres donc. Mais tout autant 24 plans glissant l’un dans l’autre en une forme de dérive. 24 séquences. Et l’on pense alors à La route de Kerouac, aux Road movies ou films d’errance. Quelque chose qui tient tout à la fois de l’enquête et de la fuite, du pèlerinage. Ce que j’ai toujours aimé dans les films de Wim Wenders. Au fil du temps. Alice dans les villes. Faux mouvements.
« Dès le début de notre histoire, nous avions partagé cet amour des espaces à l’écart et des films, américains pour la plupart, qui les mettaient en scène, des films d’errance, m’avait écrit Marianne, dans sa première lettre. »
Balayant le ridicule du name dropping, des citations, c’est au camion de Duras que l’on pense à cet instant, quand l’écrivaine et Gérard Depardieu lisent face à face le script. « Ce serait un film », puis, se reprenant, « c’est un film ».
Ce sera donc un film en livre. Un livre et un film.
« Depuis le port, pour parvenir à l’East Park Camp-ground, il faut emprunter la route qui tranche l’île d’ouest en est, et j’aimerais pouvoir filmer, en lent travelling arrière, l’effacement du port, les bâtisses éparses en bord de voie, une ancienne école pour jeunes filles, la façade en bois blanc d’une église. »
La langue, retenue, sobre, non tout à fait blanche comme on pourrait dire de la prose d’Annie Ernaux, se veut objective, sans pathos. Tient du journal. Elle est comme au bord d’abandonner pour laisser toute sa place au seul regard, à l’image.
Les livres italiens de Sébastien Berlendis ont quelque chose d’indolent et sensuel. Le frisson du flirt. Ce livre américain, s’il reprend la trame chère à l’auteur, la vacance, l’homme photographe, l’amour, les souvenirs, a quelque chose de presque halluciné, de somnambulique, de trainant. Ce serait un livre sur ce qui échappe et que les souvenirs restituent comme tel, donnant matière à une lénifiante mélancolie. Une livre sur l’impuissance. Le goût aigre-doux des choses tristes.
« Ce soir, je ne peux esquiver la mélancolie ; elle me prend au bord de la rivière devant le pont basculant et je regarde, l’air sans doute égaré, le tablier se relever je ne sais combien de fois. »
Sur cette illusion que berce la photographie dans sa prétention à capturer l’instant, à l’immortaliser, le retenir alors qu’elle ne fait jamais qu’en acter l’éclipse, la fuite en y imprimant ce fameux « ça a été ».
« Je marche quelques instants dans le trailer park à proximité du diner, le Rolleiflex autour du cou. »
L’alter égo de l’auteur y déambule sans conviction, presque au ralenti. Comme si rien ne devait le saisir vraiment, et que c’était cette dérive justement autant physique qu’intérieure, qu’il s’agissait de restituer.
« Mes yeux s’attardent sur la présence d’autres motels avec piscine scintillante mais sans baigneurs ; c’est la pleine saison et tout est à l’arrêt. Le terrain de camping désert, comme l’école de danse, et l’académie d’arts martiaux. »
Léthargie généralisée.
« Ce qui ne change pas est le sentiment de parcourir un décor de cinéma. »
Malgré les rencontres et les échanges, tout semble relever du décor. Est-ce que les choses sont impénétrables par nature ? Ou est-ce dû à l’état psychologique du narrateur qui n’en finit pas de quitter un lieu pour un autre, de glisser à la surface du monde ?
Memento mori, souviens- toi que tu es mortel disait-on au XVIIe siècle en représentant une bougie qui s’éteint, une fleur en passe de faner, le sable d’un sablier qui s’écoule, un crâne. Souviens-toi que l’amour meurt. Que la jeunesse passe. Que tout passe, emporté sur son erre. Qu’il ne reste que des souvenirs vaguement fidèles, bricolés.
« Je roule dans une aube fraîche et silencieuse et rien ne trouble la surface du lac. »
« Je dis le goût du voyage, des routes hasardeuses, convoque avec trop de lyrisme le souvenir d’un été lointain. »
Mais la vanité, au-delà du discours moral ou philosophique est devenue un motif.
Un type poétique. Et la nature morte comme la ville sont devenus le théâtre des surréalistes mêlant Rimbaud, Atget, Mac Orlan.
« Le route 224 West s’avérait plus romanesque avec ce motel abandonné que nous explorions sans crainte au croisement de deux départementales. Je photographiais Marianne, seule, dans la rue unique de la ville de Greenwich. »
« Je rêvasse, à présent tout à fait calme, dans ses allées et devant les récits d’évasion, des traversées du lac Erié gelé. »
C’est dans la dérive et dans le ressouvenir, dans la joie triste de la nostalgie que toujours Sébastien Berlendis filme, photographie, écrit. Sans que l’on puisse dire si ce sont ces états qui, par leur nature discrète et vague, incitent à en témoigner. Ou si c’est pour activer l’écriture que Berlendis va chercher les faveurs de situations et d’états particuliers, comme Annie Ernaux témoigne : « Souvent j’ai fait l’amour pour m’obliger à écrire. Je voulais trouver dans la fatigue, la déréliction qui suit, des raisons de ne plus rien attendre de la vie. »
On se souvient de Wittgenstein : « ce dont on ne peut parler il faut le taire » ou « sur ce qui ne peut être dit il faut garder le silence ».
Mais il y a une autre formule qui lui est complémentaire et qui offre à la dépasser : ce qui ne peut être dit on peut le montrer.
Et alors il n’y a qu’à capturer des blocs de silence, laisser trainer la caméra sur la surface des choses. Boire le monde avec les yeux, sans jugement. Comme on ouvre l’obturateur pour laisser pénétrer jusqu’à la surface sensible toutes les expressions du visible. Laisser déposer l’image.
Ce faisant, pas à pas se dessine effectivement en filigrane un portrait américain, ses motels, ses coffees, ses longues routes, ses pick-up, ses lotissements privés.
Comme autant de recherches d’indices, de signes.
Berlendis donne l’impression d’arpenter la ville en manière de repérages, carnet de notes et appareil photo en bandoulière. Sans trop savoir ce qu’il cherche vraiment, sinon un sentiment, une expression affective.
Il y est moins question d’intrigue que du décor, du théâtre qui pourrait la susciter ou l’accueillir. Intrigues à l’état latent.
« Mon élan me portera au pied de l’usine murée, je chercherais en vain à fixer un cadre. »
A Detroit, un patron de club, dans une ville sinistrée, évoque ses heures de gloire à l’aide d’images tremblée.
« Il poursuivait le récit de sa vie romanesque, étalait sur la table des dizaines de photographies, nous conduisait à la salle de projection où s’entassaient des mètres de pellicule 16mm, des cassettes VHS »
« des images un peu abîmées, tremblées, au grain si particulier » témoignant dans un noir en blanc des hautes heures du City Club.
Puis un cinéma délaissé que le couple explore incitant incidemment à un parallèle entre dérive à travers le pays, le regard doublé par les photographies qu’ils font et la mécanique visuelle du film. Jeu de correspondances et de miroirs.
Vestiges de la ville et vestiges d’un amour se confondent, se superposent. Comme se confondent le voyage passé et celui que fait le narrateur dix ans plus tard sur les traces de cette histoire qui a la consistance du rêve.
Alors qu’il visite l’ancienne gare de briques de Grand Trunk Western, il croise Dave se souvenant de sa jeunesse passée à côté d’une vieille locomotive. On saisit cette image : l’homme et la machine tout deux échoués.
« Ma jeunesse s’est déroulée sur ce quai, à regarder le passage des trains, à courir le long des voies. »
Est-ce nostalgie ou mélancolie de résumer ainsi sa vie : longer des choses, considérer comme tout fuit et dérive, impuissant ?
Comme par un ricochet malicieux le train mène au cinéma, qui mène, à la faveur du rapprochement d’une salle obscure, au rapprochement des corps, au flirt. La salle de cinéma comme « lover’s alcove ».
L’occasion d’une confidence : « Voilà le cinéma dans lequel j’aime m’abandonner, celui qui filme une ville, arpente ses rues à travers le regard d’une femme, celui qui se montre attentif à tout ce que la plupart des films occultent, les moments suspendus, le temps qui passe, la lenteur des plans qui s’étirent, la vacance estivale, une lumière sur un mur transformée en événement. »
Je ne peux que souscrire.
Et l’auteur dialogue avec ses lecteurs, glissant dans le texte des échos à ses précédents livres, aux obsessions qui les traverses, le Vercors, l’Italie, l’adolescence, la nage, la photographie et le cinéma, jusqu’à la plage de l’Estagnol, dans le Var.
Est-ce un roman à clefs ? Est-ce que cette Virginia rencontrée après deux heures de marche dans le port de Saugatuck n’est convoquée que pour inscrire en filigrane la présence tutélaire de Woolf ? Est-ce que les photographies de mariage de 1959, lettres et cartes postales en partie illisibles adressées à un certain Robert R. Franks punaisées sur les murs du Nettie’s ne sont qu’une malicieuse façon d’indice pour laisser planer là l’œuvre mythique de Robert Frank et ses Americains, publié en 58 en France, puis en 59 aux Etats-Unis, non plus avec des textes de Simone de Beauvoir, Henry Miller, William Faulkner et John Steinbeck, mais une préface de Jack Kerouac ?
Déjà Marianne. J’avais pensé à Leonard Cohen. « So long Marianne, it’s time that we began…” Et l’on pourrait jouer à pister tout du long les références, cette couverture de livre dont la photographie donne à voir par exemple « le corps d’une femme, celui de la photographe, qui se confondait avec les lambeaux de la tapisserie » invitant incidemment dans le rêve américain l’œuvre de Francesca Woodman.
Vague à l’âme. Les vagues ou la houle des souvenirs ; lancinants, litaniques.
Le narrateur se promène « parmi les reliques ». « La litanie des noms propres et des espaces perdus déclenche le romanesque ».
Et la casa dei fiori où il cherche la trace de Marianne est elle aussi un leurre, comme chez Nerval, ou dans la ville blanche d’Alain Tanner, la femme est évanouie, l’homme erre, accroché à ses songes. Peut-être est-on chez Bioy Casares dans L’invention de Morel et tout cela n’est qu’une illusion, presqu’un délire.
« La lumière a perdu toute intensité, de loin ma vue se brouille, alors je discerne très mal la silhouette d’une femme aux cheveux noirs et courts, de face, derrière la vitre, silhouette vague mais rehaussée par le bleu d’une chemise à demi ouverte, la blancheur du cou et du bras légèrement fléchi. Le cœur s’accélère à nouveau, je tente un geste de la main, mais rien ne vient animer le corps de la femme. »
Me reviennent en mémoire quelques phrases de Virginia Woolf dans Les vagues.
« J’ai voulu dilater la nuit, et y faire entrer sans cesse de plus en plus de rêves. »
« Tout effort vers la connaissance est vain. Tout n’est qu’expérience et qu’aventure. Sans cesse, nous formons de nouveaux mélanges avec des éléments inconnus. »
Le livre en son mouvement. Chaque moment comme les vagues glissant vers un autre, composant cet ensemble mal saisissable, mobile, vaguement hypnotique.
Puis je poursuis ma lecture du livre de Berlendis, et avec lui « je roule au ralenti dans les larges allées désertes du campground » dans les Waren Dunes. Les glacières et les barbecues pliables, les chariots de plage lui évoquent certains coins du Lac de Miribel, près de Lyon.
Et je pourrais dire comme Depardieu, script en main face à Duras, « oui, vois ».
« Doit-on raser l’espace, oublier peut-être ainsi les causes de la ruine, conserver les traces du désastre, consolider, soutenir l’équilibre précaire des bâtisses encore debout où des familles vivent », écrivait-il en traversant Detroit suivant du regard des enfants jouant dans des immeubles en voie de démolition « dans des pièces à ciel ouvert tapissées de papier peint décollé ».
Que faire du temps qui passe ? Que faire de ce qui, par la trace insiste ? Que faire des palimpsestes ? Des images qui se déposent en nous ?
Et je pense à ces films de Wenders encore qui mettent en scène un homme qui photographie ou filme pour glisser ses reliques dans des boites. Alice dans les villes, Lisbon story, Perfect days…
« Je n’ai sur moi que mon vieux Kodak Instamatic, j’ignore s’il contient une pellicule, le soleil certes moins flamboyant m’atteint pleine face et je cadre à l’aveugle. »
La phrase fait l’image d’une image qui manque mais que l’on reçoit quand même.
« Je double la prise, et les deux images, une fois développées, se révèleront superposées. »
Et cet autre souvenir que l’instant rappelle : « Elle avait fini par insérer la pellicule, fait quelques portraits dans la chambre pour vérifier le déroulement du film. Celui-ci semblait fluide et le tracas de Marianne s’était dissipé. Elle pourrait, grâce à ses images, maintenir en vie, c’étaient ses mots, les espaces ignorés et promis à la disparition. »
Et je réalise que le mot convient parfaitement à ce livre : un livre palimpseste.