En 1546, le peintre maniériste florentin Jacopo da Pontormo débute dans le plus grand secret un cycle ambitieux (1.) de fresques sur le jugement dernier pour la basilique San Lorenzo. Il y travaille depuis huit ans déjà lorsqu'il entreprend de consigner dans un journal à la fois ses préoccupation hygiénistes gastronomiques et l'avancement de ses travaux, condensant avec une singularité saisissante (2.) son obsession pour le corps et la chair.
« Mardi j'ai fait cette jambe avec la cuisse sous le dos dont on a parlé et le soir j'ai soupé une demi tête de cabri ».
« Jeudi j'ai fait le bras et j'ai mangé un peu de viande rôtie ».
« J'ai meilleur appétit et j'ai commencé la tête de cette figure »
« Samedi j'ai fait une cuisse et on a fêté la trêve [de Vaucelles] le soir j'ai cuisiné une tête de cabri ».
« Lundi j'ai fait la tête de cet enfant chevelu j'ai soupé deux petits oiseaux ».
Si ce carnet de notes semble relever d'un usage thérapeutique, d'une attention névrotique à ce qui entre et sort de ce corps, ce qui l'environne et le côtoie, l'alimentation, les maladies, la météorologie, le travail et les amis, il marque surtout par sa retenue, absence d'annotation psychologique, insignifiance, presque médiocrité qu'il expose sans pose et sans tournure. Fascinant dans ce qu'il expose de plus commun, il apparaît comme considérable et touchant par cette singularité « quelconque et aimable » qu'il déploie avec simplicité.
Pontormo meurt avant la fin des travaux, Bronzino termine le chantier et dévoile l'œuvre au public en 1958.Il ne reste rien des fresques détruites en 1738 jugées hérétiques et décrites par Vasari comme des « scènes mornes de cadavres entassés les uns sur les autres ». Francesco Bocchi sans doute conscient de l'irrecevabilité politique des fresques où trop de nus s'entassent et se contorsionnent ne peut s'empêcher d'écrire à quel point elles sont « mirabile per colorito, nobile per disegno et rarissima per rilievo »
Après ça, l'impression d'avoir été privé par l'histoire d'une expérience simple et moins pathologique qu'on aimerai le prétendre qui finalement, tout au long du journal, n'apparaît comme autre chose qu'une attention portée à l'agréable.(3)
1.(ne voulait-il pas concurrencer Michel-ange)
2. (qui n'est pas sans évoquer les faits divers de Fénéon)
3. (« e stetti tucto di stracho debole e fastidioso fu belissimo di e fe la luna » Ici le texte ne fabrique que des mages désirées -- F. Vallos)
*Jacopo de Pontormo -- Journal -- Traduction, notes et postface de Fabien Vallos. Edit. MIX.