Pourtant, un éloge ou un manifeste de la fragilité, outre le fait d'être philosophiquement d'actualité, pouvait être une manière d'échapper au poids de l'événement, à son monumental, à son effet coagulant ou massifiant. On pouvait envisager quelque chose comme une œuvre d'humilité, un resserrement autour du pathos. On se dit qu'on se serait avancé pour écouter des murmures. Que l'on se serait ému de choses bancales ou au bord d'exister. Délicates. De silences, d'équilibres. Quelques œuvres y parviennent, ouvrant leur espace propre au sein de la manifestation et du propos général. L'installation de Munem Wasif évoquant des gestes, des petits outils pris dans la grande machine productive, ses photographies malheureusement disséminées et rendues anecdotiques. Celle de Zhang Ruyi. De Jose Davilla... Quelques œuvres y parviendraient presque, sauf les bruits autour, sauf la désorganisation, le passage d'une chose à l'autre, cet effet de coq-à-l'âne qui rend presque tout anecdotique. La proposition de Lucia Tallova n'est pas sans délicatesse, diffusant une douce mélancolie, malheureusement compliquée par une architecture trop présente à mon avis. On lui préfèrerait l'évidence franche et directe du geste de Kounellis. Le labyrinthe mental d'Aurélie Pétrel aurait gagné d'être installé dans un espace plus réduit, au musée d'art contemporain, par exemple. Me venait en circulant des exemples d'œuvres ou d'artistes que j'aurais aimé à voir, dont les propositions auraient fait sens ici, auraient servi ce manifeste, de Sarah Szé à Plossu en passant par Roman Opalka ou Francesca Woodman, Wolfgang Laib, Gaëlle Foray, Lee Ufan, Calder, Rineke Djikstra, Chardin, Hartung, Kurt Schwitters, Nicolas Moulin, Oswald Tschirtner... Des ex-voto, des artistes au bord de la folie, des expressions marginales, de minorités, de créateurs éloignés des institutions et des circuits...
C'était sans penser à ce goût du paradoxe qui sévit chaque fois, comme lors de la précédente manifestation dans laquelle chaque cartel venait évoquer l'anthropocène, l'écologie à côté de productions gigantesques, de superproductions, de débauches de résines, d'écrans. Ici aussi alors, ce serait par le monumental, par le spectaculaire que serait évoqué le fragile, le précaire. On s'émerveillerait de l'esthétique des ruines, de la photogénie des drames. Et partout on ferait qu'il ne soit pas vraiment possible de penser. Tout serait ravalé par cette grande économie du divertissement qui rachète et pervertit les dissidences, les marginalités, les petites machines désirantes.