Quatre jours sur cinq les tempes serrées.
27. J'ai avalé les quatre cent bornes de nationale pour aborder Paris en début d'après-midi. Retrouve Isabelle à la galerie, les nouvelles toiles de Martin et ce procédé qu'il a trouvé après qu'il ait maîtrisé trop les autres pour confronter ici la figure classique et la peinture dans ce qui la rapproche de l'expressionniste abstrait. Le geste est fort puisqu'il renonce d'avance à une maîtrise des harmonies confrontant en un tableau deux tableaux distincts qu'il laisse se tresser à la faveur de réserves systématiques. Nous considérons tout deux les volumes de la galerie afin d'envisager mon expo en mars. m&m's pour tenir jusqu'au soir. Rendez-vous rue Mazarine pour dîner avec Thierry de passage en Suisse qui fera pour l'occasion un crochet par Paris. Discussion déliée, plaisante, jusqu'à deux heures.

28. Expositions avec Yann et Estelle, je fais un saut en les attendant à la boutique du Centre Pompidou, y trouve les Minuscules dont j'attendais la sortie. C'est par un petit livre clair, contemplatif et facétieux que j'aurais fait mon entrée discrètement au sein du fameux bâtiment. Cette pensée m'amuse. J'achète un exemplaire.

Les encres de Cameron Jamie à la galerie Obadia sont consternantes, ennuyeuses, consensuelles, et la visite du quartier nous laissera un goût de lassitude. Les gravures de Baselitz galerie Putman, d'une vigoureuse beauté fauve pour certaines, seront néanmoins sans surprises. Au bout de la rue, les photographies rudes et belles d'Eric Pointevin à la galerie Nelson ne sont pas non plus des découvertes mais je leur concède cependant une séduction ténue qui me les fait regarder avec un certain plaisir. Toujours chez lui, le factice de la scénographie, de la pose, l'esthétisme, se conjuguent à une certaine brutalité nue, frontale. Une proximité avec la manière de Rineke Dijkstra. Non loin, Haim Steinbach chez Laurent Godin mais nous passerons plus de temps à feuilleter les catalogues qu'auprès des pièces. Galerie du jour Agnès B., les dessins composites de Simon English évoquent Albérola ou Corpé dans la manière de fondre les formes et références. Les matières et les compositions sont riches et habiles, les harmonies colorées toujours judicieuses, peut-être un peu trop et sitôt séduit on est lassé un peu. Et surtout ces ressorts que sont les citations historiques mêlées de scènes pornographiques dans un dessin expert et désinvolte unissant académisme décadent et manière enfantine agacent. Plus loin vers le Marais, la vaste pièce de la galerie Goodman est consacrée aux pop formel et décalé de John Baldessari. On y retrouve cet esprit qui planait sur la Californie dans les années 80 et féconda tout un mouvement sous les étoiles de Los Angeles mais je ne parviens pas à m'enthousiasmer tellement pour ces grosses formes rose, jaune et bleu primaire, préférant dans le genre les premiers Marcial Raysse. Je ne parviendrais pas non plus à trouver dans les papiers de Yann Paolozzi à la galerie Giroux autre chose qu'une tendance actuelle qui hante les magazines « street » et les graphistes underground. Dessin un peu maladroit qui télescope les stéréotypes de la culture pop entre voitures, pin' up et logos de marques. Je me souviens avoir vu de lui à l'époque où il terminait les Beaux-arts des choses plus convaincantes.

Nous passons la galerie Werner avec Otto Freundlich, la galerie Alain Gutharc, Karsten Greve, Yvon Lambert où Kendell Geers pour la troisième fois de la journée mixe les références clin d'œil à l'histoire de l'art et le sexe trash à travers un graphisme « street », le tout « à l'américaine ». A l'étage, Xippas présente les nouvelles peintures de Dan Walsh lesquelles se maintiennent dans cet espace étrange de la géométrie visuelle où les couleurs séduisent autant par la manière désinvolte qu'elles ont de s'harmoniser d'un geste sommaire et juste que par cet allure rétro qui nous évoque irrésistiblement les tapisseries à motif des années 60/70.

Dans le nouvel espace de la galerie Perrotin, à l'emplacement de l'ancien squat d'artistes impasse St-Claude, les peintures de Bernard Frize jouent du geste et de la couleur avec cette matière satinée qu'on lui connaît. C'est une peinture retenue et juste, épurée jusqu'à la question, se donnant pour territoire le geste à la surface, la matière fine et les couleurs, le motif linéaire se déployant sur la toile sans relâche en des compositions semblables. On pourrait dire de lui ce que je viens de dire à propos de Dan Walsh, une singularité dans les textures en plus.

29. Quelques livres d'occasion chez Gibert. Traverse la ville d'est en ouest alors que la justice est dans la rue. Regarde les vitrines en pensant à un cadeau pour Julie. L'exposition Courbet au Grand Palais ; plus inventif dans sa jeunesse, ses autoportraits, que par la suite avec ses grandes scènes de chasse, de paysans ou les natures-mortes de la fin. J'y ai attrapé un peu quelque chose de mon passé par la manière qu'il a de poser les teintes dans les formes et de composer ainsi une scène massive, manière qui était un peu la mienne il y a cinq ans. Et ce réalisme simple. L'exposition est pleine de monde et les tableaux sont inégaux, on peine à déceler chez Courbet un filon de génie qu'il aurait fait fructifier. Les galeries du Grand Palais sont communément engorgées par ces quelques personnes qui trouvent systématiquement toutes les mauvaises peintures charmantes, regardent les œuvres de bravoure comme des affiches et collectionnent les données biographiques avant de se fournir à la boutique en cartes postales, broches et babioles. Le pire endroit pour regarder des tableaux. Le soir, deux films dont Automne, production franco américaine. Triller au développé et aux dialogues extrêmement réussi, une façon d'amener des plans de cinéma en toute sobriété.

30. Palais de Tokyo, les dessins de Toba Khedoori surtout que je suis content de « voir en vrai ». le temps d'un sandwich vers St-Germain, l'exposition de Rondepierre chez Leo Scheer est fermée, je convoite en vain ses livres. Je traverse Paris en voiture pour récupérer à Champigny des plexis et à Ivry les cadres que j'ai commandé, peine dans les bouchons et me perd si bien que je passerais 5 heures à rouler quand il en aurait fallu une. Le désespoir et la rage me font envisager par moment les pires extrémités, tout mais que ça s'arrête. Je rentre lessivé. J'aggraverais mon cas en soirée pour rallier République où le trafique est dense. D'autres choses encore, des heures durant. Julie par le train du soir gare de Lyon, demain le salon du livre et illustration jeunesse, les quelques trouvailles. Après ce sera le retour avec avis de tempête et la pluie qui se jette aux fenêtres, le restaurant d'autoroute frites froides et ce rire nerveux quand inforoute annonce que la chaussée non loin est « dérangée à cause d'une branche ou plutôt un sapin », plus loin une barre de fer à été dégagée alors qu'on signale toujours un chien errant. L'effort que l'on emploie à être semble démesuré. Les marchandises sur le toit font un bruit assourdissant alors que les rafales écrasent la voiture sur elle-même, que l'eau ruissèle par les joints des portières. Demain matin je rejoindrais Montluçon dans des conditions similaires, vent de face.

Vivre dans ces moments semble éprouver sa résistance continuellement, s'imposer au tumulte par une opiniâtre présence, par un effort constant. Arracher chaque jour les plus-values de l'effort par lesquelles il nous semble pouvoir être un bref moment à soi, tenter le l'être. Et griffonner dans cet instant sur le plat du volant : 4 jrs/5 les tempes serrées.