Soutine

(article initialement publié sur Remue.net)

« Et même la nature extérieure, avec ses climats, ses marées et ses tempêtes d’équinoxe ne peut plus, après le passage de Van Gogh sur terre, garder la même gravitation. »

Artaud

« L’homme a été taillé dans un bois si tordu qu’il est douteux qu’on en puisse jamais tirer quelque chose de tout à fait droit. »
Kant

La légende dit qu’un jour, après avoir surpris le boucher égorger une oie, cherchant sans doute à sonder l’étrange relation du drame de la mise à mort et de l’apparente jovialité de l’homme se livrant au crime, Chaïm entreprit d’en crayonner le visage. Une autre version dit que c’est du père du boucher, un vieil homme, peut-être un rabbin, qu’il fit le portrait. Ou peut-être n’était-il aucun boucher, seulement un vieil homme, un croquis et ses fils auxquels cela déplut et qui déjà empoignant l’enfant, le rossèrent furieusement.
On ne sait comment une telle idée put venir dans les mains d’un enfant, dixième d’une famille pauvre dans une communauté juive miséreuse d’un petit village de Russie à la fin du XIXe siècle. Ni comment elle trouva pour se réaliser un bout de crayon et un papier. On ne sait pas même dire à quel jour de l’hiver 1893 ou 1894 l’a vu naître aux confins de la Biélorussie et de Lituanie dans le shtetl de Smilovitchi (ou Smilavitchy), près de Minsk. Lui, dira plus tard qu’il aura peint toute sa vie pour libérer le cri qui lui était resté dans la gorge ce jour de l’oie saignée et vidée. Ou bien ce jour il y avait été lui-même comme l’oie ou le poulet égorgé, plumé et vidé que l’on faisait tournoyer en l’air dans certains rituels rejouant le bouc-émissaire.
Dans ces communautés juives profondément orthodoxes et conservatrices, l’acte de représenter un homme a valeur de profanation. S’adonner au dessin est impie, sacrilège. Son père, ses frères le battent souvent pour ce qu’il ne peut s’empêcher de faire au charbon sur les murs ou sur des bouts de papiers. «  Un juif ne peint pas ». C’est dit en substance dans le second commandement : « Tu ne feras aucune image, rien qui ressemble à ce qui est dans le ciel là-haut ou sur terre ici-bas. » Le fils du vieil homme l’en battra à mort. L’enfant a neuf ans, dix ou douze peut-être et git au sol, incapable de bouger. Il ne marchera pas d’une semaine. Là-dessus les témoignages s’accordent.
Il voit en délire les carcasses de boucherie, le sang, sa propre mort qui sous la figure couperosée du bourreau ombre à demi son corps. Et nous on voit ce dixième enfant sur onze d’un misérable ravaudeur et d’une mère usée et sombre, au plus bas de l’échelle sociale, dans un shtetl gris et froid, vivant dans la crainte, brisé à terre, comme un chien. Ça aurait pu s’achever là. Mais quelque chose de la vie palpite encore sous les loques. A vrai dire ça s’achève là, d’une certaine façon.
En dédommagement, dit-on, ses parents toucheront les vingt-cinq roubles qui financeront son départ pour Vilnius où il est admis en 1910 à l’école d’art, après un premier échec.
Peut-être est-ce trop rapidement consentir aux motifs qui fondent la mythologie de l’artiste, la violence, la mort, la chair, le vertige qui vous prend quand les coups tombent sur vous comme les dix plaies d’Égypte, la transgression, la rupture et ce mouvement singulier qui l’arrachent à sa misère native, au cercle étroit du ghetto pour suivre quelque chose d’un destin ? Soutine est un des noms que l’histoire a donné à ce mélange de mystique et de drame, ce glorieux sacrifice par lequel on aime à définir l’art. Une sorte de comète surgie de la nuit qui soudain brille singulièrement et irradie l’espace avant de disparaitre dans cette nuit première et dont le monde alors conserve, indélébile, la trace.
De Minsk, Vilnius, puis de Vilnius, Paris. A l’été 1912 ou 1913, n’ayant pour seule boussole que les mots « Montparnasse » et « La Ruche », il finit par rejoindre à la nuit tombée, avec Mikhaïl Kikoïne, l’ami Pinchus Krémégène, pour former cette petite diaspora des condisciples de la Jérusalem de Lituanie.
Dans ces ateliers spartiates où il croisera la route d’Archipenko, Zadkine, Brancusi, Chapiro, Kisling, Epstein, Chagall, Chana Orloff, Léger, Lipchitz et Modigliani, il adopte cette vie qu’on dira de bohème, non sans un certain romantisme. A dire vrai, il clochardise, couchant là où il peut, sur une paillasse, quand ce n’est pas sur le palier d’une cage d’escalier ou sur un banc. Est-ce que l’on exagère encore sur ce point ?
Quelques cafés se font discrètement mécènes de cette faune qui s’anime en parlant d’art, de musique et de littérature plus qu’en consommant. Au Louvre il découvre Rembrandt : « c’est si beau que j’en deviens fou ! », Goya, Courbet, Chardin. La peinture qui rencontre la chair. « Rembrandt est son maître, écrira Elie Faure, tout au moins celui des maîtres auquel il songe presque uniquement. C’est naturel, puisque Soutine est peut-être, depuis Rembrandt, le peintre chez lequel le lyrisme de la matière a le plus profondément jailli d’elle, sans tentative aucune d’imposer à la peinture, par d’autres moyens que la matière, cette expression surnaturelle de la vie visible qu’elle a charge de nous offrir.  »
On pense parfois au mariage de Rembrandt et du Greco pour cette viscéralité convulsive. Mais aussi à Van Gogh (qu’il dit ne pas apprécier), à Cézanne, à Daumier.
La nuit, gare Montparnasse, il décharge un temps les caisses de poisson arrivées de Bretagne. Le jour il peint sur des croûtes achetées au puces de Clignancourt.
Ceux qui l’ont connu font le portrait d’un indigent, sale, pouilleux, vêtu de loques, allant les pieds enveloppés de chiffons et vieux papiers, à moitié mort de faim, rongé par la vermine, les punaises, et moitié fou.
Est-ce légende encore ? On dit que certains jours, ivres et rompus Modigliani et lui se dégrisent en cellule où ils bénéficient de la complicité du commissaire Zamaron, amateur d’art moderne et soutien occasionnel de cette bohème.
A l’incitation de Modigliani qui loue son génie et loue avec lui un atelier cité Falguière, contre une sorte d’exclusivité, le poète Léopold Zborowski débutant une activité de marchand lui concède une rente de cinq francs et l’envoie bientôt avec Foujita et Modigliani à l’écart des bombes, à Vence. Là on le surnomme « el pintre brut », le peintre sale. Mais on se laisse portraiturer par cet ombrageux excentrique qui ne semble vivre que pour sa peinture, s’oubliant complètement pour s’endormir le soir sans avoir mangé entouré de ses toiles. Là encore quelle est la part de la légende ?
Il poursuit, multipliant les versions d’un même sujet, avec une sorte de façon hallucinée ou vertigineuse qui tutoie la catastrophe, le chaos. Perpétuellement insatisfait, pour parfaire la fable, certains diront ruser pour sauvegarder certaines toiles d’un coup de couteau assassin ou d’un piétinement colérique. On imagine cela : cette outrance qu’il y a dans sa peinture le mène souvent à tutoyer la croûte, l’échec. Ça tient à peu de choses.
Après Vence on le trouve à Cagnes, à Céret. Sa peinture devient tellurique, convulsive.
Qu’on pardonne encore l’enchainement de clichés : en 1923 un riche collectionneur américain, Albert Barnes, s’en vient prospecter à Montparnasse. Il s’intéresse au fauvisme. La légende encore dit qu’il tombe en admiration chez le marchand Paul Guillaume devant le portrait d’un pâtissier «  inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef d’œuvre  » et se précipite alors chez Zborowski achetant d’un seul coup près de cinquante tableaux. Cent, dit-on parfois.
En peu de temps, Soutine devient un peintre reconnu et recherché, sa cote augmente considérablement.
Le peintre passe de la misère à la fortune, des nippes aux vêtements de tailleur. Il a désormais un chauffeur à son service, a recours à une manucure pour soigner ses mains, que l’on dit fines, séjourne bientôt chez l’historien d’art Elie Faure qui lui consacrera en 1930 un petit essai monographique.
Après avoir fui le shtetl de Smilavitchy, il s’éloigne de ses anciens compagnons d’infortune, de la Ruche, alterne entre Paris et le Midi.
A la mort de Zborowski, ruiné par la crise de 29, le peintre trouve en Madeleine Castaing une ultime admiratrice et mécène et mène une vie faite de travail, déchiré par les doutes et insatisfactions, d’accès maniaco-dépressifs, et de mondanités.
Sans doute on pourrait le dire fou, pour parfaire le tableau, comme on dit atypique, passionné, tourmenté, engagé corps et âme, singulier, original, libre et tentant comme Cézanne de réaliser sa « petite sensation », s’escrimant, au bord de l’impossible, du chaos, de la boue. Cherchant comme Rimbaud à se rendre voyant « par un lent et raisonné dérèglement de tous les sens ». Oui, sans doute, comme l’écrivait Van Gogh, « La normalité est une route pavée : on y marche aisément mais les fleurs n’y poussent pas.  » et « Que serait la vie si nous n’avions pas le courage de tenter quoi que ce soit ? »
On a envie de faire une fraternité de ces maudits. « C’est effrayant la vie. » Rembrandt en sa faillite. Van Gogh épuisé, mourant sur son lit, Auberge Ravoux, à Auvers-sur Oise d’une balle qu’il s’est lui-même tirée. Rimbaud amputé, à la Conception, à Marseille, lorgnant vers le Harar et ses trafics. Lui, Khaïm Solomonovitch Sutin, rattrapé par l’ulcère qui le ronge depuis des années, par la guerre et le nazisme qui dans toute l’Europe rongent ce qu’il reste d’humanité, cette beauté que Breton disait il y a une quinzaine d’années, convulsive.
Celui-ci se souvenait-il de l’exposition de « peintres russes, parmi lesquels Soutine » qu’il avait vu à la Licorne en février 23 et de la vitrine de la galerie Paul Guillaume où il a remarqué une « très belle nature morte du même » ?
Soutine – la joie triste des juifs de l’Est, Ashkénazes – à qui l’on pense en lisant dans Nadja : « Il faut être allé au fond de la douleur humaine, en avoir découvert les étranges capacités, pour pouvoir saluer du même don sans limites de soi-même ce qui vaut la peine de vivre. »

Ceci dit enfin, il faut aller juger sur pièce. Laisser les généralités, les grands traits, le romanesque biographique. Retourner sonder ces quelques 600 toiles peintes en une trentaine d’années. Oublier le juif miséreux venu de l’est pour se frotter aux tribus cosmopolites bien décidées à tisonner la peinture pour inventer cette diversité de façons qui contribuera à l’archipel de l’art moderne. Scruter le jeune homme amoureux de peinture travaillant sans relâche.
A la fin du XIXe siècle s’ouvre la boite de Pandore. Et dans ce XXe siècle commençant c’est l’effervescence. Il semble qu’en art toutes les libertés, toutes les outrances soudain trouvent libre cours. On donnera des noms à chacun de ces brandons : nabis, cubistes, fauves, expressionnistes, futuristes, dada, surréalistes, concrets, mécanistes… Sans doute Soutine, à l’instar de Chagall, trouve à Paris la couleur, la clarté, « l’assurance et la liberté de mouvement  » qui lui faisaient défaut dans le shtetl.
Là il se dépolie la vue au contact de L’enterrement à Ornans, mais aussi des toiles de Chardin, de Le Nain, du Greco, de Fouquet, de Rembrandt et il s’avive devant ce qu’accrochent à leurs cimaises Durand-Ruel ou Bernheim-Jeune : Monet, Renoir, Pissaro, Cézanne, Gauguin, Bonnard, Van Dongen, Matisse, Van Gogh, Vlaminck entre autres. L’époque est tonique. Picasso a livré à ses confrères abasourdis ou affolés Les Demoiselles. Mondrian synthétise ses pommiers, en route vers les grilles synthétiques qui le feront connaître. Kandinsky improvise abstraitement avec lyrisme.

On attrape alors un premier portrait de femme daté de 1915, très près de la toile, maigre, qui tient un peu de l’ébauche. Et on glisse de celui-ci à un autre, puis un autre encore.

On les dit parfois déformés, tordus, convulsifs, ahuris ou idiots, chancelants, le trait forcé jusqu’au grotesque, au risible et on pense peut-être à un tragi-comique qui tutoie le théâtre yiddish. A ce qu’en écrit Kafka, fréquentant la troupe ambulante de Löwy dans les années 1910-1912 : ces mélodies qui prennent le corps, écartant les bras, balançant les hanches pour « saisir au vol tout être » et « envelopper entièrement son enthousiasme », ce jeu de Mme Tschissik qui « se réduit à peu près aux regards effrayés qu’elle jette sur son partenaire  » à « la foule de gestes  » dont émergent çà et là « un poing qui jaillit, un bras qui se retourne  ».
Ce sont des portraits secoués par l’appareil de la peinture, ce qui en elle tient du théâtre, mais aussi d’une pulsion dansante et musicale patinant dans la pâte, talochant la matière, circulant pour façonner, comme Courbet faisait ses vagues, des corps peints ; des corps de peinture.
Imaginez les mélodies que sifflote un ouvrier en accompagnant son geste. Ou celles que font les chorégraphies d’un patineur qui va et vient sur la glace rêveusement tout à ses courbes variant au caprice pour virer brusque sur un griffonnage nerveux et repartir ample et large.
Peindre est chez certains sensuels une de ces sortes de patinage qui fait de la main qui tient le pinceau la sœur de celle qui tient la baguette pour accompagner l’orchestre en phrasés aériens.
Prenez : il est sur le rivage, fasciné par les vagues qui déroulent et brisent devant lui. Fasciné par ceux qu’il voit les conquérir et dont London, qui s’y essaiera, dira qu’ils sont des dieux. Alors, maladroitement d’abord, il se glisse dans l’eau, rame vers les remous, s’essaie vingt fois à se hisser sur sa planche, à surfer. Il est neuf ou dix fois en retard, ou mal placé, ou en avance, se fait rouler, boit la tasse, se voit mourir. Mais les quelques secondes de glisse miraculeuse qu’il arrachera dans l’effort, courbatu, les sinus poncés au sel, et la peau brulée, lui resteront gravés. Il sera mordu par la glisse. La maniaquerie de peindre n’est peut-être pas une addiction différente.
Et ce qui prend corps par la peinture sur la toile, c’est à égal le sujet anecdotique, femme au bras croisés, harengs, poulet jaune, village, vent dans les arbres, cuisinier, et la jouissance d’exhausser la peinture, largement, dans ses appétits d’ogre et dans ses raffinements denteliers, dans ses mastications et ses épanchements ; jusqu’à la grossièreté ou la violence, jusqu’à la scatophilie, tutoyant la boue en rêvant d’or. Si bien que quelquefois, à l’instar de Rimbaud, vous asseyez la beauté sur vos genoux et vous la trouvez amère. Et vous l’injuriez. Ses manières vous insupportent.
Il y a une hallucination en effet, qui confine au vertige, à l’ivresse, qui touche à la béatitude chez Le Gréco, à l’infantile chez Miró ou Calder, et qui chez Soutine, comme dans les fétiches et les masques d’Afrique que l’art moderne regarde à la même époque, mêle guignol, caricature, bouffonnerie et tragique ; poignante gravité.

Quelque chose d’une transe qui le possède et le jette sur la toile, tableau après tableau. Et une insondable tristesse qui mélancolise tout, contamine les êtres et les choses rendues à une accablante flaccidité organique : « la chair est triste, hélas ».

Pour sûr tu es un grand dieu
Je t’ai vu de mes yeux comme nul autre
Tu es encore couvert de terre et de sang tu viens de créer
Tu es un vieux paysan qui ne sait rien
Pour te remettre tu as mangé comme un cochon
Tu es couvert de taches d’homme
On voit que tu t’en es fourré jusqu’aux oreilles
Tu n’entends plus
Tu nous reluques d’un fond de coquillage
Ta création te dit haut les mains et tu menaces encore
Tu fais peur tu émerveilles

Le poème que suggère l’art des papous de Nouvelle-Guinée à André Breton, on peut le lire encore en regardant les toiles de Soutine.

Depuis leur matériel, femmes du monde, petite fille, garçon-commis, cafetier vous regardent, pris dans la pâte comme regarde depuis le fond de l’éternité un hyménoptère immortalisé dans l’ambre. Il peignait d’après modèle et s’en tenait tout près de longues et torturantes poses. Picasso dira un jour à quelqu’un qui le questionne sur le pourquoi de ces déviations qu’il inflige aux corps, aux visages : « ces déformations, comme vous dites, c’est le visage de mon amoureuse quand je l’embrasse ». Alors peut-être peut-on parler ici de phénoménologie de la perception. Et peut-on penser que les contorsions des modèles de Soutine, en plus d’être dues à l’embarras, à l’incompréhension, à la gêne et à l’impatience du modèle, sont le retournement des propres loucheries du peintre, de ses scrutations. S’ils se ratatinent ou s’avachissent sur leur chaise, laissent pendre gauchement leurs mains inemployées, s’ils se creusent, penchent, inclinent, sont pris de vertige, c’est d’être emportés dans les tourments philosophiques du peintre, modelés magiquement, à la manière vaudou, par ses obscures expérimentations et tentatives alchimiques. Et qu’ils se prêtent bon an mal an à cet ouvrage si loin du sens commun et même de l’art que reconnaissent les musées, et que l’on reconnait avec eux, mais auquel on distingue, comme halluciné, comme dans le chef-d’œuvre de Frenhofer, au sein du chaos, du brouillard sans forme le bout d’un pied nu, délicieux, vivant, une vérité sidérante.
Tant de peintres portraiturent avec leur intellect ou en se fixant sur une image. C’est plus abordable, plus facile en un sens, mais moins vrai, moins incarné. Lui se coltine le chemin hasardeux qui secoue les apparences et va fouiller ce nœud où se rencontrent l’art – causa mentale et artisanat, expression et bricolage matériel, le modèle et lui-même dans ses propres remuements.