« [On est] dans une sorte de discontinuité préalable dont on ne peut jamais venir à bout et pour laquelle on ne rencontre ni sol fondamental, ni point de départ, ni cause déterminante. Dans ce nuage d'événements, on peut se déplacer » écrit Michel Foucault. Cette possibilité de mouvement, on dira qu'elle est un jeu. L'art pense et jouit du jeu. Peu de gens sauraient dire comment ils en sont arrivés à mener les vies qu'ils mènent, pourquoi ils sont tombés amoureux de telle ou telle personne, pourquoi ils apprécient tel ou tel paysage, compagnonnage, musique ou film. Cela ne discrédite pas les nécessités, n'altère pas l'élan, le plaisir. Des journées se font comme ça à l'atelier quand travailler n'est que s'abandonner à une pente naturelle ou des nécessités qu'on ignore en somnambule, en rêveur éveillé. Quand les mains s'agitent d'un mouvement propre, délaissant la pesante et embarrassée industrie des réflexions, intelligence et élaborations volontaires pour adopter la façon qu'ont les papillons de butiner selon un trajet aléatoire compliqué qui déjoue nos désirs de ligne et de lisibilité. Un trajet fait de suscitations, de sentiments et de caprices, de divagations, de capillarités, d'inclinaisons. Dessiner, peindre est parfois comme danser sur de la musique. On va alors dans la confiance de ce qui vient, de l'instant et de la proximité, tout occupé à quelque chose de très local en somme et de très immédiat, brodant, tricotant, ignorant les perspectives, les développements ultérieurs. Confiant peut-être dans le fait qu'un geste se déploie naturellement, que la patience et la logique constructive du proche en proche ou du peu à peu valent l'embardée et la planification. Préférant au programme une disponibilité sensible ouverte aux bifurcations, aux buissonnements, à l'aléa. Funambules accueillant le déséquilibre comme générateur d'hypothèses chorégraphiques. Bernard Noël touche à une mécanique semblable observant les dessins d'André Masson, qui lui fait dire que « l'œil est le sexe de la tête ». Peut-être tout jeu est une modalité de l'érotisme. Sans doute, « il y a des signes dans l'air, puis le corps oublie l'appel du sens dans son emportement ». Ce n'est qu'ensuite, rétrospectivement que pour s'en expliquer, par curiosité, on tentera de déplier la chose, d'observer ou analyser ce qui était à l'œuvre, pris en charge par l'embarcation rapide de l'intuition, par l'entrainement d'un mouvement semblable à cette succession de déséquilibres rattrapés qui fait la marche. Il semblera alors que ce que l'on appelle ainsi intuition est une mémoire obscure, une attention continue, comme une ligne de vie, qui double l'expérience brouillonne de surface. Une forme de tuteur invisible, en retrait, qui guide les gestes, optimise les calculs statistiques pour réengager le corps constamment en contrôlant le cap. Un second corps, invisible, impalpable qui appuie doucement sur la trame de l'espace comme on creuse un sillon pour guider l'eau dans sa forme. Mais aussi une confiance. Celle, naïve, de l'enfant qui découvre les possibilités de son corps, de sa volonté, de ses expressions ; s'en fait le spectateur volubile. De l'amoureux de la liberté. Confiance dégagée de tout a priori et qui considère comme une « la main insensée et la main habile, sensible, intelligente », comme l'écrit encore Bernard Noël, et mise alors « sur le hasard tout ce qu'il mettait sur la maîtrise ».