La fuite hors du temps
Si j'ai décidé ces temps-ci de reprendre le journal de Hugo Ball c'est aussi pour retrouver la teneur spéciale de l'aventure DADA, l'appel impérieux de cette fuite hors du temps qui devait, dès février 1916 avec la création du cabaret Voltaire, magnifier l'aventure des fugitifs de la situation ambiante. M'avait marqué particulièrement le célèbre épisode de juin 1916, émouvante expérience proche de ce que décrit Di Chirico dans son art métaphysique ou Giacometti à la sortie du cinéma, Hofmannsthal dans sa Lettre à Lord Chandos, expériences de révélations, donations par lesquelles se manifestent les enjeux et le terrain de la création ; ses tremblements et ses enthousiasmes.

Comme si le corps relié avec la tête d'un rapport vague, j'ai lu et perçois clairement cette étourderie, le désordre d'une partie supérieure dans l'extrémité de la course, continue légère pour ne pas être observé d'eux, l'obliquité du phénomène, intéressé à ne pas arrêter par un commentaire excessif, sans moi pour démontrer me dit peu.

Mon corps, perception que j'ai quelques-uns, dont la manière il est actuel pour moi, est dérangé.

Il peut n'être arrangé plus avec la stabilité, mais être échangé qu'un équilibre, qui hésite, pour être tandis que le point de contact principal demeure seulement.

J'ai l'impression, que dans cette distraction prolongée une question manifeste elle-même comment « où est-il ce j'a-t-il mis mon corps » ou est-ce que » ce il j'est m'avoir fais ? « , comme dans un transferts a perdu les positions possibles d'un objet, la tête hésite à regagner la position de la masse sur laquelle elle est placée.

Alors l'image doublée regagne sa concordance.

23 juin 1916. (...)

J'ai inventé un nouveau genre de poésie, la « poésie sans mots » ou poésie phonétique, où le balancement des voyelles est évalué et distribué uniquement selon la valeur de la série initiale. J'en ai lu les premiers vers ce soir. Je portais un costume que j'avais tout spécialement conçu pour cela. Mes jambes étaient prises dans une sorte de tube en carton bleu, brillant ; cette espèce de cylindre m'enserrait étroitement jusqu'aux hanches de telle sorte que j'avais l'air d'un obélisque. Par-dessus, j'avais mis un énorme col-manteau découpé dans du carton, recouvert de papier rouge carmin à l'intérieur et de papier doré à l'extérieur. Il était fixé au cou de telle façon qu'en relevant ou en abaissant les coudes, je pouvais le faire bouger comme des ailes. En plus, j'étais coiffé d'un chapeau de chaman, genre haut-de-forme, mais très long et avec des rayures blanches et bleues.

Sur les trois cotés de la scène, et tournés vers le public, j'avais installé des pupitres de musique sur lesquels j'avais disposé mon manuscrit, dessiné au crayon rouge, et je célébrais tantôt devant l'un tantôt devant l'autre. Comme Tzara était au courant de mes préparatifs, ce fut une véritable petite première. Tout le monde attendait avec une grande curiosité. Alors, ne pouvant marcher avec ma colonne, je me fis porter sur la scène, plongé dans l'obscurité, et je commençai lentement et solennellement :

Gadji beri bimba

Glandridi lauli lonni cadori

Gadjama bim beri glassala

Glandridi glassala tuffm i zimbrabim

Blassa galassasa tuffm i zimbrabim...

Les accents se faisaient plus lourds, l'expression s'intensifiait en appuyant sur les consonnes. Je me rendis vite compte que mes moyens d'expression -- si je voulais garder mon sérieux ( et je le voulais à tout prix) -- n'étaient pas à la hauteur du faste de ma mise en scène. Dans le public j'aperçu Brupbacher, Jelmoli, Laban, Mme Wigman. J'eus peur du ridicule et je fis un effort sur moi-même. Je venais d'exécuter, devant le pupitre de droite, Le Chant de Labada aux nuages et, devant celui de gauche, La Caravane d'éléphants et, m'appliquant à battre vigoureusement des ailes, je me tournai de nouveau vers le chevalet du milieu. Grâce aux lourdes séries de voyelles et au rythme traînant des éléphants, j'avais réussi à obtenir un effet croissant. Mais, comment finir ? Alors je constatai que ma voix, n'ayant plus d'autre choix, avait adopté la très ancienne cadence de la lamentation sacrée, le style de ces chants liturgiques qui répandent leur plainte à travers toutes les églises catholiques, de l'orient à l'occident.

Je ne sais ce que cette musique m'a suggéré. Mais j'ai commencé à chanter mes séries de voyelles dans le style récitatif de l'église et je ne m'efforçais pas seulement de rester sérieux, mais d'y contraindre mon auditoire. Pendant un instant, j'eus l'impression de voir surgir de mon masque cubiste le visage d'un petit garçon, pâle et troublé, ce visage mi-effrayé mi-curieux d'un petit garçon de dix ans qui, pendant les offices des morts et les grand-messes de sa paroisse était rivé, tremblant et avide, à la bouche du prêtre. Alors, comme je l'avais demandé, la lumière électrique s'éteignit et, couvert de sueur, je fus soulevé et emporté de la scène, tel un évêque magique.