R.H. van Rijn pinxit

(articte initialement publié sur Remue.net)

« Le rire ne fonde rien parce qu’il est insondable et que tout tombe en lui sans jamais toucher le fond. »

Octavio Paz

« Rembrandt sait que la chair est de la boue dont la lumière fait de l’or. »
Paul Valéry

La peinture, on imagine, est pour lui une de ces formes de divagations dont les modulations ombreuses et les vives clartés font approcher du sentiment du sacré, de son mélange de burlesque et de sublime. Quelque chose de dérisoire et de bouffon au fond de quoi pèse l’épais corps du tragique. Et on se dit qu’il aurait pu peut-être, en un autre temps, peindre comme James Ensor des carnavals de crânes au sourire grimaçant, comme Goya des Sabbats ou un profil de chien émergeant de la nuit de la Quinta del Sordo, comme Van Gogh un squelette fumant une cigarette.

Il ouvre comme un catalogue le bréviaire de l’Ancien Testament, s’arrête sur tel ou tel épisode tiré de fresques immémoriales semblables à des rêves tortueux, aux obscurités convulsives de l’inconscient.
Ce sera Danaé, Suzanne et les vieillards, Bethsabée, Judith ou Lucrèce, Le sacrifice d’Isaac, La lutte de Jacob avec l’ange, Samson et Dalila, La Vision de Zacharie, L’aveuglement de Samson, L’enlèvement d’Europe, de Prospérine ou le martyr de la croix.
Il rumine.
Il appelle à lui Saskia ou quelque modèle.
Peut-être d’abord dessine-t-il en paroles tout le pathétique de la scène, la tragédie du personnage ou ce qui le traverse de sentiments mêlés et qu’il traduit en gestes, en attitudes, dans l’expression d’un visage.
Bientôt, tout fiévreux de ses visions il va aux coffres qu’il ouvre et fouille comme on s’ébat. Il est tout au plaisir des étoffes, des froissements, des brocarts tissés d’or, des velours voluptueux et pesants. Il cherche dans son trésor des chaînes, des ceintures, des préciosités, des brillances. Fait porter des chandeliers. Et quand il sort par la garde un sable courbé, sur sa langue, dans ses narines remontent le camphre, l’encens, la girofle des Moluques et toutes les épices de l’orient.
Déjà il peint, à profusion, généreusement. Sur une tombée de rideau il dépose des plats ouvragés et sertis de brillants dégueulant de tombées de perles. Il glisse dessous, gourmand, une pièce d’armure qu’il polit encore de sa manche. Là-dessus il voit la lumière se jeter jusqu’à l’éblouissement pour ruisseler et se perdre dans d’insondables replis sculptant l’obscurité. Il plisse les yeux pour mieux voir en contraste. Plaisir gargantuesque, baroque, tempéré par la réforme.
Il doit faire avec ce goût des matières, de la virtuosité, et le noble et le grave qui tombent sur tout ça, font de chaque tableau une vanité. Et déjà le beau mariage, les mondanités trahissent les illusions de l’insouciance. La folie guette.
« Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles » avait peu de temps avant écrit Shakespeare.
« Ou un conte raconté par un idiot et ne signifiant rien. »
Lui, ruiné, se peint en prince. Plus tard, en vieillard ricanant, comme Zeuxis, dit-on, mourut de rire en faisant le portrait d’une femme laide. Il retrouve l’époque où il se dessinait grimaçant, anticipant les physionomies de Franz-Xaver Messerschmidt.
Les drames et les désillusions lui donnent le goût de l’ironie cependant qu’il continue, dans ce jeu de rôles, de sonder l’humanité, sa chair, son âme mêlées.

D’autres s’attachent à la lisibilité du récit, aux subtilités byzantines des exégèses, lui ne retient de l’anecdote que le sentiment ou la psychologie. Le texte, toute le monde le sait par cœur. Il est l’élément commercial, c’est-à-dire l’outil pratique par lequel chacun pourra se saisir de l’œuvre, la tenir à bout de bras sous son regard, la nommer. Le petit bout d’estrade nécessaire au peintre pour engager son travail d’assemblage, de scénographie, de théâtre.
Anne et Simon au temple, Saül et David, Daniel et Syrus, Zacharie… à chaque fois une sorte de pantomime qui n’est que le support sur lequel le peintre vient faire jouer toutes les nuances du clair et de l’obscur, toutes les façons des soies, des ors, des satins, des organsins et des taffetas comme plus tard Giorgio di Chirico jouera de places vides, de statues, de mannequins et d’ombres.
Dans les plus libres moments il anticipe Turner peignant Pluie, vapeur et vitesse. La sensualité pure de la matière peignant l’immatériel, l’insaisissable, la sensation. Le chaos illisible d’une tempête vécue du dedans.
Le gros de la vie échappe. Le mystère divin scintille par intermittence et c’est comme à travers des branches ou dans l’hallucination des songes qu’on s’escrime vainement à l’entrapercevoir, magistral et équivoque.
Il n’y a au peintre que ce rite primitif que chacun s’emploie à raffiner dans une quête alchimique pour toucher là ce qui se joue. De tout ce qu’il pleut en lui de ravissement, de tristesse, de mystique, de temps, d’agitations diverses il charge un fond mal localisable (la tête, le cœur, le ventre, le sexe, la bile ?). Et dans ce fond il puise en imagination, dans le capharnaüm de l’atelier, face au miroir, ce sur quoi appuyer sa palette.
Il lui faut les bibelots, les costumes, les étoffes comme à l’humaniste un cabinet de curiosité doublé de livres pour se faire un résumé suggestif du monde. Tout un répertoire de formes et de matières stimulant ses sens, son imagination ; avivant son désir.
Car cet art est affaire d’incarnation. Ou pour mieux dire de chair. Il peint dans le souvenir de celle de Saskia et d’Hendrijke, sous l’empire de la sienne, des tissus qui la continuent et l’exhaussent. Le bœuf écorché, la leçon d’anatomie, la mater dolorosa, tout autant que son propre visage, celui d’une vieille femme, de Margaretha de Geer, son vieux front surmonté d’un bonnet de laine, les vêtements d’Isaac et Rebecca dit aussi La fiancée juive, le rire sénile du vieux Zeuxis, Lucrèce. De plus en plus manifestement le temps passant, la vie l’ayant marginalisé, il cherche dans la matière même de la peinture la vérité de la présence, l’irradiation de l’être au monde. Le foyer de la vie. Le miracle et le drame. Vieux fou et vieux sage confondus.
Est-ce comme Van Gogh, lequel choisira de signer lui aussi par son seul prénom, pour dire « tu » à qui regardait ses toiles, que Rembrandt Van Rijn adopta pour paraphe vers 1633 le cursif et lapidaire Rembrandt ? Pour dire derrière l’homme social, l’homme nu ?
« Le peintre, écrira Jean Genet, est tout entier dans le regard qui va de l’objet à la toile, mais surtout dans le geste de la main qui va de la petite mare de couleur à la toile. » Dans la respiration du corps et de l’âme, de la matière et de l’idée. Fouillant dans la boue et dans l’or sa propre définition, sa vérité, sa condition.