L'image anadyomène (autogéographie des ponts de François Bon)
Quand même, après avoir fréquenté l’œuvre une bonne vingtaine d’année, à remonter aux premières parutions alors je j’étais moi encore tout gamin (Sortie d’usine, 1982, j’ai deux ans, puis Limite, 1985…), reprenant donc le fil par là où j’arrivais à 25 ans (pile entre Daewoo, 2004, Tumulte, 2006) pour suivre les chantiers ouverts en temps réel avec expérimentations au-delà le format traditionnel du livre, le Tierlivre, Remue.net, Publie.net plus tard, quoique familiarisé avec ses zones d’intérêt, l’autobiographie de biais par laquelle c’est de l’époque traversée qu’on fait le portrait en même temps que soi dans cette époque, jusqu’aux plongées dans Lovecraft, passant par les lectures performées avec Phil. De Jonckheere et Pifarely, cet intérêt que je retrouve moi pour la ville, avec son si singulier phrasé (cet apport si précieux des gens de lettre : inventer une langue neuve dans celle dont on use et que l’on n’avait pas envisagée pouvoir y débusquer), c’est à la fois sidéré et euphorisé que je fais l’expérience de lecture de son Autogéographie des ponts : comme il attrape cette furtive image d’enfance ou seulement sensation physique du tressautement de la voiture pour de pont en pont à grandes enjambées lier des territoires aussi distants que la Vendée, San Francisco, Toronto, Paris, Berlin ou Providence, attrapant au passage Gracq, Modiano, Simenon ou Lovecraft, mêlant les époques, un souvenir en appelant un autre pour décrire en effet au grès d’une dérive géographique vaste et noueuse quelque chose du monde traversé et que nous avons en partage (qui n’a pas souvenir de sensations enfants à l’arrière de la voiture ou de la découverte d’un paysage avec ses infrastructures ?). Bien sûr on retrouve tout du long des choses croisées ailleurs, anecdotes et chantiers malaxés et tressés dans un récit plein de déclivités, de coursives et circulations. La quantité d’ailleurs est impressionnante, comme le travail qui soutient tout ça, mais d’avoir tout articulé comme d’un même mouvement, comme on s’embarque à l’aventure, et que ça tienne et embarque à sa suite quand bien même on n’y serait jamais allé soi-même à Saint-Michel en l’Herm ou à Quebec, pas plus qu’à Buffalo et que ça ne serait que liste de noms exotiques mal situés dans sa propre cartographie sensible. Comme pour cette madeleine trempée dans la tasse de thé avec tout ce qui par elle remonte à la conscience, ce sont les sinuosités même de la mémoire physique dont on suit fasciné le réseau au moment même où celui-ci se matérialise par renvois, rebonds ou échos ou par l’obscur chemin psychique des correspondances. Ça passe par les yeux et la tête dans la lecture, mais c’est pour rejoindre quelque chose de très physique pareil à la danse, à ce que fait en soi une musique, au plaisir que l’on a à marcher au hasard dans une ville inconnue. Figures d’équilibriste dans la phrase même qui se relance, ouvre en cascade parenthèses et digressions façon plis d’une étoffe pour courir sur plusieurs pages en un même mouvement jusqu’au bord de la transe ou du rythme pur, free jazz ou solo de rock qui se prolonge dans ce qu’il attrape de mouvements internes jetés à même le vide.
Alors ici-même c’est un peu par jeu cette façon mimétique, mais aussi parce que lisant on s’est tout infusé de ce mouvement, on s’est glissé dans sa transe et on en suit l’écho en soi retrouvant ces improvisations face caméra où c’est pareillement de se jeter pleine mer qu’on saisit des fulgurances qui sinon seraient restées inabordables. Et par retournements brefs l’auteur qui tente de dire encore ce qui le travaille et qui se manifeste là dans ce curieux objet qu’on nommera récit mais qu’on pourrait aussi bien nommer roman pour voir puisque le sens qu’on prête aux choses tient aux fictions que l’on se fabrique pour les tenir ensemble.
Je souligne : « Obscur ce qui vous pousse à cette tâche ingrate d’écrire, contre la mémoire, contre soi, dans ces frontières grises mais où les chemins sont d’eaux parce que le rêve les emprunte pour vous rejoindre. On a une image qui sera le terme de cette quête, et pour la rejoindre on sait qu’on aura à repartir d’un amont opaque à l’extrême, comme ces eaux qu’on voit des pots dans la nuit intérieure. »
Et moi me reviennent les images de Bande à part de Godard et de la course effrénées à travers les galeries du Louvre. Cette phrase de Breton « j'ai passé comme un fou dans les salles glissantes des musées » dont je retrouve le développé complet : « Or, je l’avoue, j’ai passé comme un fou dans les salles glissantes des musées : je ne suis pas le seul. Pour quelques regards merveilleux que m’ont jeté des femmes en tout semblables à celles d’aujourd’hui, je n’ai pas été dupe un instant de ce que m’offraient d’inconnu ces murs souterrains et inébranlables. J’ai délaissé sans remords d’adorables suppliantes. C’étaient trop de scènes à la fois sur lesquelles je ne me sentais pas le cœur de jouer. » Ce plan de cinéma encore, chez Jean-Pierre Genet dans lequel Amélie Poulain subitement attrape par le bras un aveugle qu’elle entraine dans une course éphémère et jubilatoire en auto-description :  « venez je vais vous aider, on descend et hop c’est parti ! là on croise la veuve du tambour de la fanfare, elle porte la vareuse de son mari depuis qu’il est mort, attention hop, tiens l’enseigne de la boucherie chevaline a  perdu une oreille, ce rire c’est celui du mari de la fleuriste, il a des petites rides de malice aux coins de yeux, oh dans la vitrine de la pâtisserie y’a des sucettes Pierrot Gourmand, humm vous sentez ce parfum, c’est Peppone qui fait gouter son melon aux clients, oh chez Marion ils font de la glace aux calissons, on passe devant la charcuterie : 79 le jambon à l’os, 45 le travers demi-sel, on arrive chez le fromager : 12, 90 le Picodon de l’Ardèche et 23, 50 le Cabécou du Poitou, chez le boucher y’a un bébé qui regarde un chien qui regarde les poulets rôtis, voilà maintenant on est devant le petit kiosque à journaux, juste à l’entrée du métro et moi je vous laisse ici, au revoir. »
Le livre aussi comme un bref voyage où surgissent des images qui ricochent l’une sur l’autre ou servent d’impulsion pour aller de l’une à l’autre vous laissant presque abasourdi à la fin avec des sensations mal dicibles mais comme si vous aviez touché et que vous en reste la vibration, l’onde de choc, des vérités essentielles. Mais peut-être le mot de vérité est-il trop pompeux, cela a plus à voir avec le fourmillement synaptique des paliers de conscience, là où s’imprime la mémoire affective. Et je soulignerais encore : « D’autres images sont là : les images sont autour de vous, latentes, elles se tiennent invisibles à distance, et tout le chemin d’écrire est ce piétinement de tambour qu’on instaure pour que lentement, mais sans le regarder, elles s’approchent et prennent consistance. Elles n’en seront pas plus détaillées ni plus palpables, et rien qu’une photographie par exemple pourrait rendre ( des peintures, même d’autres lieux et d’autres époques si, peuvent en rendre la teneur, et ce qu’on respecte dans certaines démarches photographiques, qui nous les rendent nécessaires, c’est précisément de nous offrir le sentiment de cette latence, de cette présence encore impalpable d’une image qui n’est pas cette photographie devant laquelle nous nous tenons, mais qui nous offre l’autre image juste en arrière, comme par superposition mais cachée par la photographie qu’on regarde et justement, parce que cachée, venue tout aussi impalpablement se rapprocher sous la surface de la première, comme s’il n’y avait qu’à écarter la première pour trouver la seconde, celle qui est nôtre et enfouie en nous-mêmes, mais que ce geste précisément l’effacera à jamais) »
Et bientôt passant par Gêne pour bifurquer sec une autre image encore ou la même passée par ces différents paliers ou images connexes, Civray, le déménagement, 1964, 11 ans, toute une époque qui remonte, comme avant d’autres lieux s’associent à des souvenirs précis. On dit récit mais c’est en vérité des sinuosités, bifurcations, rémanences, plongées, brassées qu’il s’agit pour contourer une image ou la maintenir dans cet état d’à peu près stabilité où elle s’offre à considérer et se laisse dire. La lente remontée de ces rumeurs qui l’accompagnent comme on dit l’aura des héros annoncés par un perceptible tremblement de l’air. Étrange révélation d’une image qui semble racheter le temps passé ou matérialiser la courbe qui nous a mené de là a là. Que forcément on pense à Proust : « Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque là) ; et avec la maison,
la ville, depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. » et à ce qui justifie alors dans cette conformation particulière de l’esprit ou de la sensibilité cette curieuse activité d’écrire sur les choses qui semblent par cette sorte de rituel obscur atteindre à une réalité plus palpable et plus impalpable aussi. Activité dont on sait de toute façon ne pas pouvoir faire l’économie, signaux auxquels on ne peut rester sourd.