Un sentiment qui surgissait à certains détours de la vie
« Jean Legrand (1910-1981), romancier, essayiste, poète, éditeur (de Georges Bataille, de Benjamin Péret) disparaît de la scène parisienne, et poursuit en solitude son œuvre sans concession après la parution chez Gallimard de ses livres qui lui valurent d'être comparé à Miller ou à Lawrence. Comme Joyce fit tenir son Ulysse en vingt-quatre heures, Jean Legrand fait tenir son roman en quelques minutes (durant lesquelles les regards d'une femme et d'un homme se croisent) et les quelques heures qui vont suivre, et dresse le réquisitoire d'une société qui les entrave. Testament littéraire de cet écrivain bouleversant ; en 1956, il revient, dans ce roman, sur ces années d'intenses activités durant lesquelles il avait anticipé tous les mouvements libérateurs qui vont suivre. » ainsi se résume la présentation de Tandis qu'Ulysse vagabonde récemment paru aux éditions La Nerthe.

Il y a plusieurs livres en celui là. D'abord l'histoire d'un geste, un regard, instant prégnant qui aurait pu être posé en quelques pages d'un court livre, en un poème. Avec la sobriété de Y. Ravey pourquoi pas, l'épisode de la madeleine chez Proust. Il y a aussi un livre de mémoire, de ressouvenir plutôt, qui remonte à sa surface toute une vie avec ses évènements, ses frémissements et l'aventure que c'est. Un livre politique à la manière des films de Tanner, et ça nous jetterai dans les 60, 70 curieusement. Pamphlétaire parfois, révolté et éperdu (nous pensons avec lui à A. Breton), tout parcouru de revendications d'amour et d'humanité. Livre de sensualité, de celle qui pousse comme ces herbes à travers le goudron.

« seuls les artistes, dans leur amour d'un travail adorable qui les détruit et leur confère la vie véritable, offrent peut-être aujourd'hui -pour demain- l'image d'une vie continûment sensible, dramatiquement ressentie, pacifique pourtant, et qui désamorce les armes monstrueuses de l'industrie aveugle. » (p.171)

Se fait la dilatation par un démontage aigu d'un ensemble mêlé de sensations, impressions et réflexions furtives. Dérives, digressions, qui disent ce complexe comportement de la pensée dans l'apparence anodine de notre attentive présence au monde. Quelque temps ce livre m'apparu comme une plongée dans les rapports complexes qu'entretiennent entre eux souvent les personnages de Godard. Je pensais : Pierrot vu de près. Un zoom dans l'intimité. La présence du livre comme arme de liberté, sensualité de la femme, poésie troublante et violence proche sont pierres communes; le tout tapis dans le théâtre de l'art. Dans ces regards croisés, c'est quelque chose d'une donation, suivie d'une réduction phénoménologique « peut-être je perçu -- Notre présent ! » dont le livre dans sa digression est l'onde de choc. Explosion phénoménologique qui s'exprime dans ce passage:

« Je la vois, je la regarde tellement malgré moi que je crois perdre conscience. C'est fait, le mouvement se produit et c'est alors que je retrouve ma conscience. C'est alors que celle-ci doubla, multiplia. Comme l'explosion insensée d'une bombe, et beaucoup plus puissante, elle s'étendait brusquement, violemment, saisissant à la fois comme pour les confondre, et les broyer, la beauté pathétique de Louise, le problème mondial misérable de ces derniers mois, de ces si lentes et si pesantes trente années, l'amour de tous les jours, et de l'instant, l'amour de tous les temps allant vers la liberté la plus forte et la plus grande richesse... »

Et curieux de trouver ces quelques lignes où le lent et raisonné dérèglement rimbaldien atteint à une sorte de synesthésie laquelle fut comparée alors à la dégénérescence de l'homme au niveau du bivalve (Max Nordau)

« Et je sentais que c'était sans doute la fin de son emprise. L'idée, le souvenir, la voix n'émouvaient plus en moi qu'un sens total (...) je pensais à ces empreintes de coquillages dans le sable que la mer mouille au bord du continent. » (p.226)

Pour le désir comme une houle, on pense à Nerval, d'avantage à Rilke et ses cahiers de Matle Laurids Brigge pour ce dérèglement du récit (qui peut passer pour décousu) pris par les milles facettes d'un fort sentiment de présence. Le livre, dans sa forme, l'extrême sensibilité et l'acuité spéciale qu'il révèle, comme les chemins qu'il dégage, s'impose comme une sincère recherche en acte de la continuité amoureuse de l'art et de la vie, recherche à laquelle je suis particulièrement sensible lorsqu'il écrit :

« comment joindre les plus petites choses de la vie, les plus élémentaires, aux plus profondes, aux drames essentiels, aux recherches les plus prenantes, aux œuvres les plus durables, comment surtout reconnaître qu'ils étaient de même essence et qu'ils avaient été séparés » (p.115)

a cette interrogation semble répondre le livre par sa combinatoire spéciale :

« écrire mon journal en le vivant sans modifier pour cela ma démarche ou ma voix (...) pas le journal d'un écrivain qui 'tient son journal' parallèlement à son œuvre : tout autre chose, et quelque chose de plus difficile, je crois. » (p. 113)

amour et colère : que dire? qu'en une forme confondue, Jean Legrand les ramène à leur essence commune.