Oriane Déchery : Option molle.
« L'image, médiocre, d'un gros avion à hélices est extraite d'un film de combat. Une caméra montée dans le nez d'un chasseur et couplée avec les armes de bord s'est mise à tourner lorsque le pilote a ouvert le feu. L'objet est en voie de désintégration dès son apparition, par le fait même. La séquence, qui n'excède jamais quelques secondes, s'achève le plus souvent par sa volatilisation dans un nuage de fumée, de flammes et de débris. Il existe des kilomètres de pellicule représentant la destruction de tous types d'appareils qui s'affrontèrent dans les cieux du monde entier, de septembre 1939 à la fin de la deuxième Guerre mondiale. Ils se ressemblent tous. Une tache imprécise, sombre, surgit dans la grisaille du film en noir et blanc, s'illumine d'éclairs, perd des morceaux, fume et déjà se désintègre. »(1) Les images qui font irruption sont trop floues. Puis des détails se dessinent dans la silhouette du B-17 déjà engagé (mal). Et dans ce bref laps de temps qui sépare les deux images, la tragédie a été consommée. Pour une fois l'action telle qu'elle est vécue et l'action telle qu'elle apparaît ensuite à travers son évocation sont concomitantes, simultanées, parfaitement adéquates. A chaque pression du chasseur/filmeur, le temps déboîte l'espace et constitue l'objet comme une suite de tranches qui se recouvrent presque complètement. Dans chaque court intervalle, l'œil à glissé autour de l'objet dans un pivot comme stellaire transformant l'ustensile en espace. (2) Jusqu'à ce que, (l'assassinat est double) dans sa chute, Icare emporte Euclide, éclaté.

« L'objet n'a d'autre résistance que celle de ses surfaces, et celles-ci parcourues, le langage doit se retirer ». L'image plane acquière un volume d'objet sans abandonner pour autant son statu de représentation, le temps, lui, s'objective. Il devient « le mouvement moins le temps ». Comme ces allos hypnagogiques qu'allèrent sonder Breton et les autres, sortes d'allucinations, de limbes.

« La profondeur ne naît, écrit encore Barthes, qu'au moment où le spectacle lui-même tourne lentement son ombre vers l'homme et commence à le regarder. » (3) Nous voyons l'aveuglement auquel, par procuration cinématographique, nous participons. Le minuscule laps de temps qui sépare le choc de la dispersion.

L'image prégnante apparaît lorsque sa saturation justement l'éclipse.(4)

(1) Pierre Bergounioux -- B-17 G épuisé chez Flohic, réédité par Argol. Postface de Pierre Michon. Image nodale sur laquelle P. Bergounioux reviendra à la manière du chasseur allemand. Son œuvre étant à l'image de la séquence la restitution par réactualisation incessante de la réalité d'une cata-strophe trouble, la quête d'un récit/vérité, de ce qu'il en est. (2) On pense aux trois beffrois pivotant de Proust dans du coté de chez Swan, l'écriture descriptive de Robbe-Grillet dans les gommes, les plans de Gus Van Sant dans Elephant ou encore Eric Rondepierre et ses Stances, parfois aux séquences que semblent construire les planches de châteaux d'eau des Becher.

(3) Roland Barthes -- Essais critiques. L'image apparait comme réfléchissant une perseption. (4) Plan final de L'éclipse d'Antonioni.