Andrew et les images
skull warhol
Lui sans doute ne se préoccupait-il que d'accumuler, de multiplier sa présence.

De fabriquer cette sorte de présent continu en lequel il s'installait, nourrissant l'illusion d'une sorte de mouvement infini et rythmique, une sorte de berceuse à même de soutenir le réel ou de le confondre.

Il avait toujours jugé qu'exister c'était d'abord s'installer comme un objet quotidien dans l'attention des autres, tenir une place de choix dans leur regard, dans leurs pensées.

Les stars n'étaient-elles pas ces personnes dont le pouvoir de fascination, l'excitante fiction se déployaient, s'exerçaient, s'entretenaient par le rayonnement, l'ubiquité, l'omniprésence que produisaient les images qu'elles semblaient ingénument produire derrière elles ou autour d'elles et que comme tant d'autres il collectait précieusement, comme des reliques, des fétiches ?

Consommer était vivre ou exister et exister était consommer. Produire & multiplier la production participait à nourrir ce cycle, à entretenir le feu qui éloignait les bêtes -- (mais pouvait-il seulement les nommer, ces bêtes ?) Et cela à vrai dire fonctionnait, en un sens. Chaque jour était comme traverser les grands boulevards le soir, quand les lumières clignotent et forment comme un grand cercle, un tunnel. Il n'y avait qu'à tisonner les braises.

D'ailleurs n'étais-ce pas répondre à cette incitation que disait la Genèse ? « Dieu créa l'homme à son image, il créa l'homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, & l'assujettissez ; & dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, & sur tout animal qui se meut sur terre (...) Et il en fut ainsi. Dieu vit tout ce qu'il avait fait et voici, cela était très bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le sixième jour. » Multiplier & dominer fut le programme de la moitié de ceux sur lesquels s'imprima ce livre. Par nations entières. A vrai dire il fut aussi celui qui fonda l'empire romain avant l'empire colonial britannique.

Il lui avait fallu que le réel fasse plus que cogner, ou opposer simplement une résistance passive au mouvement de ses désirs, à ses caprices, lui perce carrément la peau à trois reprises avec un calibre 32 pour que se déchire un peu le voile et qu'entre dans sa vie comme sous l'effet d'un choc électrique l'inquiétude.

Il avait fallu que la vanité ne soit plus une image parmi tant d'autres objets de consommation mais un goût âcre dans le fond de la gorge. La voix couverte par une musique forte qui soudain perçait la rumeur, provoquant un décollement.

S'était-il éloigné ensuite des frivolités mondaines, des divertissements de cette course à la reconnaissance et à l'argent ? La suite semble l'infirmer largement. Pour lui, faire de l'argent c'était de l'art. Et on se demande si quelques années plus tard il ne subit pas une violence plus aiguë encore lorsque à l'occasion d'une séance de dédicace une femme s'est précipité sur lui pour lui enlever sa perruque et la lancer à un complice. C'était tellement choquant confie-t-il à son journal, tellement humiliant qu'il en avait été blessé à vif. Son art n'avait jamais cherché une dimension critique, il n'était pas cynique non plus mais simplement refusait les responsabilités. Ces questions l'ennuyaient. Il ne voulait pas s'embarrasser avec ce genre de problèmes éthiques ou moraux. Peut-être tout cela était trop vertigineux pour lui ? Lui faisait peur ?

Doit-on entendre une confession lorsqu'il déclare : « je crois aux espaces vides en vérité, mais entant qu'artiste je fais plein de saloperies ». La saloperie ce serait la démesure. L'absence de retenue. De céder à la pente.

Toujours est-il, même les portraits mondains, la chronique de la jet-set sont emprunts d'une certaine mélancolie. Alors même qu'ils semblent soutenir l'inverse. La mort est partout, dès le début ou presque. Et cette ombre multipliée, ces crânes, accidents de voiture ou billets de un dollars au lieu de dissoudre leur aura dans leur reproduction mécanique y prennent une dimension sourde & grave, désespérée sous certaines lumières, lui restituant la dimension troublée que nous lui projetons.

Pour nous, les choses étaient différentes. Le voile était tombé plus tôt. Le spectacle abrutissant avait commencé par nous ennuyer, puis nous dégouter carrément. Et, considérant l'inconséquence, le cynisme d'un système dont il était une des manifestations, son caractère corrompu, nous avons fini par le rejeter. Était né en nous quelque chose que l'on pourrait appeler le germe d'une conscience politique. Tout ce que lui, fuyant toute responsabilité, s'était obstiné à repousser. Nous voulions descendre du manège. Non sans le désarroi que nous causait le fait d'en être pour partie issus ou de nous y trouver à la fois malgré nous et un peu consentant aussi engagés.

Ceux qui revendiquent une origine gauloise oublient le métissage romain dont nous sommes issus. Qu'est-ce que c'est pour un descendant d'esclaves de se retrouver citoyen d'un pays qui a d'abord été pour leurs parents celui des colons ? D'avoir pour langue maternelle celle des maîtres ? Le savons-nous un peu, nous qui nous reconnaissons dans nos contradictions, nos faiblesses, notre confort, nos désirs aussi, comme les enfants de cette société du spectacle & de la consommation, nourris de ses inconséquences, de ses séductions ?

Cet écœurement pour ce cercle infernal cadencé par la production & la consommation, relancé par la publicité, l'exploitation insatiable de l'espace et du temps, des affects, des appétits et des consciences ne nous épargnait pas. On vivait dans ce milieu, nous étant éveillés parmi ses plantes. Mais on se voulait d'y participer ; d'en rajouter.

Qu'était-il besoin, dans cet invraisemblable encombrement en lequel la conscience s'empêtrait, en lequel tout était pris & emporté, d'ajouter des pages de texte, des albums, des mélodies et des pas de danse, du bruit et des images ?

Tout cela, quoi qu'on fasse, n'était-il pas voué à nourrir la même usine, le même chaudron, le même flux quand il nous semblait que nous avions besoin en toute urgence de silence et de dégagement, de sobriété? De ces gestes négatifs qui selon le philosophe Alexander Bain caractérisent la pensée : un geste suspendu, une parole ravalée. De dessaouler de cette cuite dont il nous semblait que l'on était les enfants vaguement bâtards, abrutis & perdus.

Aux spectacles son & lumière, aux réalités augmentées et prouesses technologiques nous préférions les frustes et saisissants tracés de charbon ou de terres colorées venus depuis les âges et qui nous vissaient dans le crâne la présence dansante & grave d'un cheval, d'un rhinocéros laineux ou d'un auroch. Nous regardions aux grands espaces, aux petites maisons sommairement équipées éloignées de l'agitation, de l'agora. Nos désirs étaient tournés vers le murmure lancinant des vagues se couchant sur le sable. Pourtant nous vivions là, regardant par la fenêtre d'un appartement ou celle d'un écran d'ordinateur. Nous tordions dans notre poche le papier d'un ticket de métro, notre œil caressait les vitrines, dans nos têtes se fredonnaient toute seules des musiques entendues.