Cependant, il y a une différence de taille en regard des artistes de la Renaissance et même du Romantisme et du Modernisme : c'est l'absence de récit unificateur, de mythologie, qui ici apparait dans la sorte de sidération avec laquelle elle nous laisse. L'artiste, semblable à un aveugle, ne peut que tâter le monde à bout de regards sans désormais pouvoir le mettre en perspective. Elle se bricole son langage de débris et d'emprunts, métissé, hétérogène. Et chaque tableau, dans son espace réduit et dans les pièces ou la pièce archétypale qu'il dépeint d'un atelier à l'autre fait l'effet d'une réserve, d'un réduit, d'un lieu clos rassurant qui prémunit du vide, du déploiement infini, du vertige. En ceci pourrait-on parler d'une peinture domestique. Une peinture qui a lieu dans l'atelier, dans l'exercice du portrait posé, dans l'exercice d'élaboration mentale ou de conversation avec soi-même que l'espace figuré métaphorise. La peinture comme refuge ou objet transitionnel, bien d'autres artistes y souscrive, à l'exemple de Delacroix confiant à son journal que les illusions qu'il crée avec sa peinture lui sont plus réelles que le vaste monde en lequel il voit « un sable mouvant », ou de Jean Rustin tournant autour d'une même scène primitive vue dans un asile. Malgré la nudité omniprésente, ce n'est pas une peinture que l'on pourrait qualifier d'érotique dans le sens où elle jouerait avec le frôlement, l'entrevu, l'excitation. Le sexe, comme un des lieux du corps, est un des objets du visible et s'inscrit dans une chaine de relations qui anime les trajets du regard comme ceux de la pensée, des pensées qui le seconde. Décomplexé, participant d'un travail de vérité, inscrit dans la variété des appétits du corps et de l'esprit, il n'en apparait pas moins d'une manière particulière, due à la place que la culture et la morale, la pudeur lui ont assignée. Ce pourrait être une provocation à l'endroit de cette morale, un acte de défi et d'insoumission, comme un jeu, un amusement. Un jeu qui, incidemment participe de ce mélange d'intuitions et d'élaborations symboliques qui traversent ou habitent l'exercice de la représentation et l'histoire de la peinture. Ainsi côtoie-t-il cet exercice à la fois complexe, simple et fondamental de l'autoportrait. Dans une série de travaux au pastel gras réalisés pendant la période particulière du confinement, alors que la situation redoublait encore la dimension domestique de l'œuvre, Marion Bataillard peint ainsi alternativement des vulves et des autoportraits, comme une façon de sonder dans le visage du haut, public, comme dans celui du bas, privé, ce qu'il pouvait se laisser entrevoir et peut-être même saisir de ce que l'on vit, de ce qui se manifeste de la vie en cette mise en pied par laquelle toute présence se fait.