Certains tableaux, dans leur modernité ou leur abstraction radicale en appelle intimement à des valeurs traditionnelles. Harmonie, élégance, sobriété, équilibres de tons et de couleurs... peu de concessions sont nécessaires pour les intégrer, malgré leurs singularités, dans une histoire de l'art qui embrasse les siècles. En musique on dirait qu'ils utilisent la même gamme, les mêmes harmoniques, quoiqu'ils en jouent peut-être plus librement. Chez Cremonini la chose est plus insidieuse. On reconnaît le métier, il s'agit de peinture à l'huile sur toile, on peut y lire des scènes : c'est à l'intérieur de nos habitudes que quelque chose s'est décalé. Et cela vous oblige à vous déplacer. Je me souviens d'avoir écrit un jour un texte que je n'ai pas retrouvé dans lequel j'associais le cinéma d'Antonioni à l'œuvre de Cremonini. Je ne me souviens plus quel était mon axe, ni ce que j'avais précisément articulé, mais j'avais accolé certains plans de Blow up ou de La Note à ces tableaux qui réalisaient une acoustique sensible particulière où tout semblait à la fois étouffé et travaillé par l'écho, figé ou fixé, et tenté par l'apesanteur que suggérait de espaces vastes, aériens, des pans de peinture claire. Le regard butait à des éléments comme autant de signes où le familier le partageait à l'énigmatique. Plus tard, j'y associerais le récit d'anticipation de Nevil Shute, Le dernier rivage , dans lequel la vie quotidienne la plus simple, la mer, le temps qui s'étire sont inquiétés par une contamination par radiation inéluctable, l'ombre de la mort et de la fin. Il y avait dans les tableaux de Cremonini un même mélange de légèreté, de quiétude, d'étirement du temps, et de fatalité, voire de drame, d'inquiétante étrangeté. Je me souviens encore avoir glissé d'une toile où l'on voyait des grillages rouges donnant sur un terrain de tennis avec des cerfs-volants, à ce plan final de Blow up où l'on voit des mimes, mimer une partie ou un simple échange de balles. Bientôt nous suivons avec eux le trajet de cette balle fictive. Bientôt nous entendons le son que font les échanges, le rebond. Dans les tableaux de Cremonini, des personnages manipules des cadres à travers des portes, des fenêtres, sur des tables. Des mains tendues en direction du regardeur s'impriment à la surface de la toile. Des embrasures de porte et des miroirs. N'est-ce pas le même jeu ? Si la fiction est une réalité, la réalité est sans doute symétriquement une fiction. Cremonini joue de ce jeu de retournements, de cadres ou fenêtres, de scènes parallèles, de triangulations, transparences et reflets, d'échos de formes, suggestions et associations chères aux surréalistes et auteurs de fantastique. Il ouvre des fenêtres où le sens va et vient, hésite, se pose, sans se laisser vraiment saisir, nous laissant alors avec ce trouble. A l'inverse en quelque sorte des natures mortes de Morandi, des figures de Giacometti, hystérisée par le vide, Cremonini multiplie les objets, les surfaces sur lesquels viennent rebondir nos questions, nous incitant à scruter, à quitter une piste pour une autre, à errer dans la matière picturale comme dans les fictions qu'il y inscrit. Moravia écrit que les enfants, dans les tableaux de Cremonini, épient « comme s'il devait arriver quelque chose alors qu'il ne se passe jamais rien ». Quelquefois leur regard se fige en notre direction comme s'ils venaient de surprendre notre présence, comme si un bruit soudain, intriguant venait de faire ce que l'obturateur fait à chaque prise de vue : saisir et suspendre. Peuvent nous venir des vers de Rimbaud ou de Leopardi. « Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant. Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée à la haute mer, le petit valet suivant l'allée dont le front touche le ciel. Les sentiers sont âpres. Les monticules couverts de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. » Poète et peintre partagent quelque part une même vision hallucinée, un même sentiment d'énigme. J'avais noté aussi cette phrase de Pierre Emmanuel dans un texte consacré à l'artiste, sur la majesté de l'immobile : « L'immobile n'est pas l'inanimé : c'est un vivant dont la durée est inconcevable à la nôtre. » Et Cremonini nous y donne accès, mettant en scène notre propre perplexité, notre fascination, le mélange d'étendue ou de sérénité apparente et de crépitations signifiantes ou narratives qui y logent. Les découpes, les éclats de reflets, les angles ainsi traversent, animent de larges étendues pâles des lavis patients où les coulures, les jeux de dilution, les raffinements divers font effet d'émollient. Se mêlent une forme de lenteur ou de suspend et même quelque lâcher prise dans les coulures, l'hypnotique travail qui se fait quand la matière s'épand, se mêle, s'étire, se lave dans une dilution d'essence, et une brutalité incisive, précise, chirurgicale même, ou agressive, avec quelques soupçons de cruauté dans la découpe de formes nettes, ouvragées, mécanique pour ne pas dire inhumaines. Les toiles les plus récentes, réalisées peu avant sa mort, poursuivent une œuvre d'une incroyable cohérence, d'une patience qui l'abstrait des éclats de voix de la scène contemporaine. Certaines, d'une saisissante sobriété, absentes de toute figure, ne tiennent qu'en un jeu de bandes : sol, muret, horizon, ciel, accrochés par un angle, l'esquisse d'une structure maintenue hors-champ. Des sujets traités trente ans auparavant reviennent. S'y laisse lire à nu ou presque un patient travail de couches, de lavis, d'un raffinement extrême, de superpositions parfois opaques plaquant là-dessus des lumières. Son œuvre rejoint alors incidemment celle d'Edvard Hopper, les bizarreries que ce dernier confessait, témoignant de ce désir qu'il avait, très curieusement détaché des tumultes du monde, des aventures de l'art moderne, de « peindre la lumière sur un mur ». Tous deux ont traversé leur époque en y étant extrêmement attentifs, mais avec une forme de distance, de décalage, de marginalité relative quant aux courants artistiques qui y étaient associés, qui leur confère une acuité très spéciale, un rôle de témoin de certaines vérités profondes, une sorte de singularité fascinante qui résiste à l'épreuve du temps.