Pas possible de dire le temps. Depuis quelques temps déjà, plus possible de dire combien de temps écoulé. Une fatigue immense à essayer de remonter à un début et de compter le nombre de passages de l'ombre à la lumière et de la lumière à l'ombre. Ses fuites dans la nuit, ses lentes remontées du jour. S'emmêler, recompter. Il avait fini par oublier ce qui l'avait amené ici, l'épargne que c'était, la recherche. Alors il avait laissé tomber comme on abandonne un lambeau accroché à un grillage. Sans vraiment le remarquer. Il confondait chaque instant avec l'éternité même. Il rejoignait dans chaque geste quelque chose de très vieux. Bientôt il se confondait avec la persistance des arbres, du lointain, de l'étalement de la plaine, de ce qu'il avait de plus en plus de mal à nommer. Il portait la casserole sur le feu, attendait que l'eau frémisse et lève une fumée blanche. Il jetait quelques pâtes par dessus bord. Les contemplait s'éloigner. Et le rayon de lumière pâle. Ses mots au-dedans s'étaient faits peu nombreux, s'affranchissaient progressivement de la nécessité des phrases. Bientôt il sentait la langue se taire en lui. Le monde la désarmait. Il rejoignait son silence, il rejoignait son éloignement mutique. Il lui semblait devenir muet. Il lui semblait devenir aveugle. Ne voyant plus de ses yeux mais comme depuis le ventre. Il constate encore : « les mots se vident, s'épuisent, laissent un vertige ». Il cherche le mot « absence ». Il voit là-bas une personne qui semble balayer d'un geste le paysage : le bras porté devant et son pivot lent comme de souligner d'une caresse les lignes que le regard parcoure. Le pivot d'un pylône dans le regard, le câble qui creuse.
Il se voit tendre la main. Il se rejoint dans son geste. A lui-même : « Je susurre un petit nombre de mots, ce sont mes instructions à mon corps triste, qui est immobile tout près de moi, et penché. » Un sourire pour lui-même. Son affirmation fragile. Bientôt les cimes sont au ciel comme une musique. Blanc sur noir. Ou non, noir sur blanc. Les formes dressées : une musique. Comme jamais se dépliait le présent.