suites
Samedi, le 17.

Alors on trace la route, on la vérifie par l'allant qu'elle imprime, en épouse la houle étirée, les bords, les herbes hautes, leur inclinaisons lentes. Trois fois elle semble finir et replonge en soulevant le ventre. Se dégage à l'œil dans les cimes l'entonnoir robuste d'un château d'eau, la découpe graphique de ses contours gris. Holly Golightly, Walk a mile. Partout autour, la liquidité des étendues planes, l'impression de dilatation que la perspective enivre. Livre ou tableau, cette dilatation contenue, comme réactivée continuellement en une oscillation ténue. Un château d'eau fonctionne comme une cathédrale, il humilie dans son ombre tout en aspirant l'âme. Le paysage traversé aspire et déploie et dans ce paysage blanc refluent les bribes de conversations, de réflexions, les images, les projets, un chantier attaqué de toutes parts. Choses qui n'appartiennent qu'à la route, ne se développent qu'à l'invitation de ce glissement linéaire comme d'autres n'appartiennent qu'à la nuit. N'en restera tout à l'heure qu'un souvenir de plus en plus restauré, de plus en plus opaque à la réalité qui l'avait initié.

Mardi, le 13.

A la droite dépasse des arbres la couverture métallique d'un restaurant de route abandonné, seulement les barres qui dressent les lettres, le mot RESTAURANT, de métal aussi ajouré et très fin, le squelette rouillé, qu'on dépasse, que l'on pivote (et j'ai toujours en tête ce passage de la Recherche, un trajet en voiture et les trois clochers au loin qu'on dépasse, qui virent dans un mouvement stellaire), derrière les arbres complètement déjà. Le cinéma c'est cette courte séquence de 4 secondes peut-être mais reprise au début et puis tournée en boucle, l'image d'un mouvement du monde qui s'entête en un moment restreint jusqu'à la contemplation aveugle. Je veux faire ce film là et l'accrocher au mur. Accrocher au mur la disparition répétée d'un réel qui simultanément se donne et se soustrait sur la nationale 12 dans les alentours de Dreux.