Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes »
Rimbaud
Un bouquet de fleurs ? On croyait la chose remisée aux salles les plus ennuyeuses des musées sur les parquets desquelles on glisse, au côté de nobliaux en perruque et de vues de jardins minutieuses où les arbres taillés s’alignent en perspective et des galants passent en voiture à porteurs. Réservée à quelques ateliers de pratiques amateurs où l’on perpétue l’exercice confiné du dessin d’après l’antique en plâtre, ou au désœuvrement de quelques retraitées amatrices de tisanes, de guéridons Napoléon III, de boites à biscuits illustrées du profil du Mont-Saint-Michel. C’était manifestement préjuger.
De même que l’on supposait l’histoire de la nature morte bornée depuis que Chardin y avait inscrit une ampleur sensible qui déplaçait et dépassait la vanité. Et qu’au début du XXe siècle Braque, Picasso, Juan Gris, Amédée Ozenfant s’en ressaisissaient pour expérimenter un travail synthétique de déconstruction tandis que les surréalistes en faisaient un théâtre d’étrangetés. Morandi se frayant un passage étroit entre classicisme, formalisme, impressionnisme et métaphysique obligeait à convenir que rien le champ n’était pas définitivement défriché.
Et il se pourrait qu’il en soit de même pour le canonique, l’inénarrable bouquet de fleur. Après Roelandt Savery ou Jan Franz van Dael, Jan Davidsz de Heem ou Fantin-Latour, il y avait bien eu Manet, Van Gogh, Soutine, Séraphine de Senlis et même Georgia O’Keeffe.
Tout ce qui semblait pouvoir être exprimé du bouquet ou de la peinture par le motif du bouquet, du décoratif XVIIIe à l’inquiétante étrangeté surréaliste en passant par la religieuse méditation sur le temps ou la jubilation avait trouvé ses artisans. Et ce jusqu’au néoclassicisme pop des dessins et peintures sur IPad de David Hockney.
On avait médité sur quelques pivoines pâles serrées dans un vase qui étaient l’équivalent en peinture chez Morandi des sculptures de Brancusi. Sur le geste graphique d’Ellsworth Kelly. Sur la vanité au carré d’expressions photo-réalistes. Sur son usage dans le registre kitch. Admiré la géomorphie sculpturale moderne développée chez Fernand Léger. S’était épanché sur sa mélancolie chez Critof Yvoré, joui de son prétexte chez Rafael Grassi. Arpenté son expression disséminée chez Damien Cabanes. Sa dimension charnelle chez Elisabeth Gilbert Dragic, Didier Dessus ou Milène Sanchez ; ou décorative et expressionniste chez Gaël Davrinche. Été intrigué par le dixneuvémisme des bouquets de Damien Cadio. Et même apprécié comment la peinture s’y épanouissait dans l’œuvre régionaliste et populaire d’un Eugène Baboulène.
Et puis un matin, un bouquet de fleurs de Marine Joatton. Un bouquet simple et libre, quelque peu désinvolte, relevant de la peinture d’impressions dans sa dimension la plus empathique. Une cueillette de jardin, une brassée, saisie par le col d’un vase simple en son épanouissement floral…
C’est peu de choses un bouquet. C’est frugal, anecdotique. Et en regard des œuvres dites engagées, politiques ou sociétales prenant pour sujet le drame migratoire, la guerre, l’histoire des discriminations, les extinctions de masse et l’anthropocène, les questions de genre, d’homosexualité on peut y voir, à rebours de l’invective de Picasso, de quoi décorer les appartements au lieu d’une « arme défensive et offensive contre l’ennemi ». Un délassement, un jeu tranquille et sans fond, sans épaisseur critique, en dilettante.
Aussi frêle, aussi nue que le bouquet champêtre, la peinture de Marine Joatton semble se tenir dans cette fragilité. Elle ne brandit aucun slogan, germine sur le terreau d’une forme d’inactualité ou d’intempestivité solitaire. Étrangère à tout dogmatisme. A tout effet de manche ou coup d’éclat (loin d’ici la virtuosité légendaire d’un Zeuxis en ses raisins). C’est aussi ce qui la rend touchante et bienfaisante : cette farouche volonté d’exister malgré tout qui la rend si proche des plantes adventices qui percent les fissures, tâtent timidement l’asphalte d’un trottoir, le joint d’une bordure. La peintre s’exprime depuis cette marginalité, cette brèche.
On dirait que coupées et mises en bouquet elles sont soumises, apprivoisées, et tiennent du trophée, façon bucrane. C’est-à-dire qu’elles sont en effet extraites et attirés à soi, domestiquées. Artifice, le bouquet l’est comme l’est le jardin. Comme l’est le paysage que fabrique une vue. Et si quelque sauvagerie persiste dans ces chevelures emmêlées, celle-ci est soumise ou domptée par l’inflexibilité du vase, du pot de verre qui en scénarise l’expression. C’est en ceci que tout bouquet est un hybride, une chimère. Moitié pot, moitié fleurs.
Mais l’hybridation se poursuit dans une autre dimension, puisque tout bouquets soient-ils, les bouquets de Marine Joatton sont des bouquets peints. C’est-à-dire tout autant fleurs peintes que peinture faite bouquet. C’est une marque de son impressionnisme en ses évocations : quand la touche indique la traduction d’une feuille, d’un pétale, d’une tige grêle, elle se donne dans le même temps pour touche, macule, trace, texture. Et plus largement, comme jeux de rapports de taches, danse, jubilation, gigue ou farandole, badinages amoureux.
A bien y considérer, le geste que l’on reconnait à l’artiste, sa signature stylistique, y joue comme il joue ailleurs à inventer des visages poupons, baroques, des confréries enfantines mal débarbouillées. C’est la même tendresse et la même malice qui sont à l’œuvre, brassant les souvenirs, les rêveries, les fantasmes et les fantasmagories, les caprices – les braises de l’imaginaire – le génie de l’enfance et la sympathie simple et franche que suscitent les choses de la nature.
Et alors que vous méditez rêveusement sur l’art de cultiver son jardin, sur la beauté des fleurs des champs, sur la fragilité, la simplicité, le silence, vous jouissez de tâter la part haptique de la peinture, sa musicalité charnelle, ses jeux, ses malices, sa liberté. Vous prenez un plaisir enfantin à ses chemins buissonniers.
On peut imaginer l’artiste au jardin, à l’atelier, disposant un bouquet frais devant elle, en suivant l’évolution de jours en jours, comme Nietzsche travaillant à La naissance de la tragédie « quelque part dans un coin de Alpes » pendant que déferlait sur l’Europe le tonnerre de la bataille de Woerth, « à la fois très soucieux et très insouciant », à noter ses pensées sur les Grecs. Là elle regarde, elle rêve, elle pense, elle peint. Artiste à la manière de celui d’Albert Camus, solitaire-solidaire. Ou, comme celui de Francis Ponge, prenant le monde en réparation, « par fragments, comme il lui vient ».
Et par l’étrange échange qui s’opère du visible à la vue se fait alors comme un soin. Vous avez regardé les tableaux et vous vous en éloignez vaquer à quelque occupation, le baume au cœur.