journal de routes
D'un point précis se développent un regard, une situation, un être au monde et, à rebours, un mystère énorme. Toujours vous vous acharnez à un détail et le reste reflue, immense, excessif, aveuglant. Giacometti disait quelque part quelque chose de semblable, les arêtes du nez, les yeux qui se creusent de part et d'autre, c'est déjà impossible, on s'y acharne et ça échappe. Ça vous reste un sentiment diffus, un vertige qui vous laisse là, ballant, pris dans une forte dynamique d'aveuglement. On en a fait la phénoménologie. Alain Bonfand disait que c'est tout ce qu'il pensait que la philosophie puisse avancer de terrain commun avec l'art, sans doute avait-il un peu raison. Ainsi nous enseignait-il quelques rudiments de quelque chose qui pourrait nous parler, nous sembler famillier. J'avoue que ce genre de choses s'estompent et de quoi est-ce que je me souviens de ces longues analyses de Husserl et Heidegger, de Kant à la bpi? Toujours c'est un questionnement sur être-là (dasein), constater comme les choses sont là pour nous avec leur singulière manière et que l'existence imagée de ce sentiment de présence c'est l'aveuglement de l'éclipse, la confusion d'un mélange du dedans et du dehors.

Jamais les jours ne vous rendent pareillement flottant qu'en ces périodes de fêtes, de retours à la famille, au pays, avec reflux des fatigues, interruption dans la course. Ça vous dénude comme se dénude à vos yeux le paysage. J'aime dans Kafka cette façon de dénuder le monde social, d' « exotiser » le quotidien, de s'emmêler sérieusement à ce sur quoi le regard glisse ordinairement. Il y a chez lui ce filtre autistique par lequel le monde dans lequel on est se donne dans une extrême distance, comme de chausser des lunettes d'hypermétrope.

En ce qu'il est de notre art peut être s'agit-il d'aller toujours à la source des bouleversements, délier se qui se fige en syntaxes. Pour cela peut-être encore faut-il renoncer à devenir écrivain, s'engager sur le terrain irrégulier de l'expérimentation et de l'échec. Plutôt qu'envisager un livre qui se tienne, ce dont je suis incapable, défaire et rendre visible. La nuit je rêve que j'hésite entre écorcher le monde par une inquisition rationnelle, le déshabiller avec des mots toujours plus choisis, et déshabiller le monde construit en mélangeant les formes de notre élocution, nous restituant vis-à-vis de lui un peu de naïveté infantile. Et pour garder un peu d'efficace, heurter les choses, j'use de moyens de représentation conventionnels et démonte les phrases, manipule tout cet appareil pour que les mots ne soient plus étouffés mais résonnent d'un son neuf. Il faudrait supprimer cette discontinuité entre la nuit et le jour. Un flottement éveillé. Mais bon, je rêve et de toute façon suis plutôt peintre.