Jamais les jours ne vous rendent pareillement flottant qu'en ces périodes de fêtes, de retours à la famille, au pays, avec reflux des fatigues, interruption dans la course. Ça vous dénude comme se dénude à vos yeux le paysage. J'aime dans Kafka cette façon de dénuder le monde social, d' « exotiser » le quotidien, de s'emmêler sérieusement à ce sur quoi le regard glisse ordinairement. Il y a chez lui ce filtre autistique par lequel le monde dans lequel on est se donne dans une extrême distance, comme de chausser des lunettes d'hypermétrope.
En ce qu'il est de notre art peut être s'agit-il d'aller toujours à la source des bouleversements, délier se qui se fige en syntaxes. Pour cela peut-être encore faut-il renoncer à devenir écrivain, s'engager sur le terrain irrégulier de l'expérimentation et de l'échec. Plutôt qu'envisager un livre qui se tienne, ce dont je suis incapable, défaire et rendre visible. La nuit je rêve que j'hésite entre écorcher le monde par une inquisition rationnelle, le déshabiller avec des mots toujours plus choisis, et déshabiller le monde construit en mélangeant les formes de notre élocution, nous restituant vis-à-vis de lui un peu de naïveté infantile. Et pour garder un peu d'efficace, heurter les choses, j'use de moyens de représentation conventionnels et démonte les phrases, manipule tout cet appareil pour que les mots ne soient plus étouffés mais résonnent d'un son neuf. Il faudrait supprimer cette discontinuité entre la nuit et le jour. Un flottement éveillé. Mais bon, je rêve et de toute façon suis plutôt peintre.