Voir les Nymphéas n'est pas identifier ici et là dans des esquisses qui font vrai quand on s'éloigne, des végétaux sur des reflets. Voir les Nymphéas nécessite d'aveugler la vue, de se rendre à l'expérience enveloppante, indistincte, de s'abandonner à l'indicible de la sensation. Ou alors retourner le regard depuis ce qui est vu. Et c'est la difficulté de toute figuration, la violence peut-être de toute œuvre d'art : appeler une identification, sans détourner l'appréciation du visuel vers la langue. Ou bien faire que la langue consente à adopter les façons de la peinture, du visuel. Qu'elle s'affranchisse de ses usages utilitaires.
La réalité douteuse, oscillant « entre l'être et le non être », du miroir d'eau a la même instabilité que ce verre auquel se confronte Giacometti au cours d'une séance de dessin, confiant dans un entretient : « Lorsque je regarde le verre, de sa couleur, de sa forme, de sa lumière, il ne me parvient à chaque regard qu'une toute petite chose difficile à déterminer, qui peut se traduire par un petit trait, une petite tâche ; chaque fois que je regarde le verre il a l'air de se refaire ». Et le tableau dans son ensemble relève de cette chose mobile dans l'œil. Il a quelque chose d'un trouble du regard. Sans cesse il se défait et se refait, similaire mais dissemblable, comme émanant du regard lui-même.
Voir nécessite de ne pas doubler, ne pas couvrir de mots les choses, mais les dénuder, les exposer. « Hotter du regard toute littérature », écrit Rilke, car « presque tout ce qui arrive est inexprimable et s'accomplit dans une région que jamais la parole n'a foulé ». Région de laquelle la parole peut-être est refoulée. Par sa poésie, il nous rappelle qu'il ne faut peut-être pas tant chercher les mots pour dire ce que l'on voit que trouver dans les mots, les inflexions, les tournures, à inscrire ce retournement du regard ou comment nous sommes regardés, ouverts, dénudés par ce dont nous faisons l'expérience.
La distinction sentie et revendiquée de l'homme avec l'animal est ambivalente, marquée à la fois par le sentiment d'une supériorité conquise par le langage, la conscience, l'industrie humaine qui aboutissent à un prégnant anthropocentrisme et par l'isolement que confère cette séparation radicale, la situation dominante, l'aplomb conquis se muant en une forme d'exil, de déconnexion. Le rationalisme s'est imposé comme un formidable outil en faveur de la conquête de la vérité, le cartésianisme et l'expression du principe de causalité œuvrant au désenchantement du monde. Mais aussi, et par ce désenchantement même, il a marqué le deuil d'une forme d'empathie primitive. Et ce n'est pas fortuit qu'au début du XXème siècle, à l'aune d'une accélération prodigieuse de l'histoire, d'une violence sourde qui devait vite se manifester tragiquement il se trouve des sensibilités exacerbées qui cherchent à retrouver une vérité primordiale, plonger dans le corps et ses pulsions, retrouver l'enfance de l'art une forme de contact avec le monde, quand bien même ce serait par la profération primale, l'abandon du langage, un « long et raisonné dérèglement de tous les sens ». (Il y aurait trop d'exemples à donner, de Gauguin s'exilant aux marquises, chez les « sauvages », « Braque et Picasso » lorgnant du côté de l'Afrique, de l'Océanie, Kandinsky et Klee du côté de l'enfance, des rythmes, Artaud et Bataille adoptant les convulsions du corps... ).
L'homme fait quelque chose, il se dissocie de ses capacités en faisant des objets, des outils quand l'animal est ce qui le qualifie. Un anthropologue recevait ainsi les jugements d'un Indien : « l'antilope est la course même ». Raccourci éloquent qui permet peut-être de mieux comprendre certains rituels et même certaines façons qui perdurent aujourd'hui dans certaines peuplades perpétuant l'animisme et le chamanisme, les pratiques vaudou. (Un journaliste s'étonnait dans un article que je lisais dernièrement d'un jugement ayant eu lieu dans une tribu, un homme n'ayant pas été condamné pour le crime de son frère, ce dernier étant considéré comme un « chien », car tuer un chien n'est pas un délit.) L'homme, et l'homme moderne radicalement, aborde le monde comme de l'extérieur, comme s'il n'en était pas. En se faisant homme parmi les animaux, l'homme a le sentiment d'inscrire de la discontinuité dans le vivant. C'est dans cette conscience que l'Indien pratique les rituels. C'est ce sentiment de séparation qui nécessite le mime, les danses rituelles à l'occasion desquelles il renoue symboliquement avec le grand tout de la nature, convoquant les ancêtres (au sens large) en leur animalité (comme Darwin met en perspective l'homme dans le schéma de l'évolution) ou s'insinuant de manière mimétique dans le corps symbolique de ceux qu'ils souhaitent atteindre ou dont ils réclament un service. Se glissant dans les costumes, dans les gestes d'animaux ou d'ancêtres hybrides, les hommes attendent qu'ils intercèdent en leur faveur, favorisant, les récoltes, la chasse, la pluie, mais ils cherchent aussi à l'occasion de quasi transes à se fondre dans la grande unité première à la manière d'un enfant qui voudrait retrouver une certaine harmonie perdue dont son corps à la mémoire en regagnant le giron maternel.
L'homme s'est fait dans la dissociation, la séparation, il s'est extrait du monde pour le recréer à son usage dans le regard et dans la parole. Le sentiment d'être est un exil. C'est un arrachement à la masse pour mettre au jour ses propres contours. Mais cet arrachement ne va pas sans l'angoisse que dévoilent les espaces infinis de la pensée, ce qui en eux s'invente du monde. S'insinue une nostalgie d'une unité harmonieuse englobante, d'une compréhension tacite, sentie. Celle du mythique jardin d'Eden, dans son inconscience, son insouciance. Celle de l'univers d'avant l'expansion, quand toute la matière était rendue à une compacité chaude où se conciliaient les lois physiques les plus contradictoires.