Tu les étalais sur des coupes devant toi
Et pesais leur poids à l’aide des couleurs.
Et tu vis les femmes aussi comme des fruits
Et les enfants moulés de l’intérieur
Dans les formes de leurs vies. »
Rilke
Le numéro des Cahiers, édité par le musée d’art moderne Centre Georges Pompidou, est daté de 1982, mais j’ai dû en faire l’acquisition chez un soldeur autour de 1998/2000. Je glanais ces années-là, lycéen et bientôt étudiant aux Beaux-Arts, à bas prix et au hasard des étales, de quoi étayer un intérêt soutenu pour les choses de l’art. Et de quoi travailler au comblement de lacunes abyssales.
Les pages d’ouverture, débutant étonnement par la 174, laissant imaginer un premier volume, étaient dédiées à une artiste dont j’ignorais tout et à laquelle le noir et blanc des reproductions portait un peu préjudice, Paula Modersohn-Becker : une artiste allemande à Paris. Je le retrouve dans mes affaires d’alors avec d’autres livres que je n’ai pas jugé nécessaire de déménager lorsque je me suis installé étudiant à Paris d’abord, ni quand je me suis finalement fixé à Lyon. J’en avais à vrai dire oublié l’existence.
Pourtant quand je le rouvre vingt-cinq ans après au bas mot, le souvenir m’en revient, j’ai l’impression d’emprunter un sentier déjà parcouru. Je lis du déjà lu.
Que l’on apprenne des choses et qu’on les oublie pour les retrouver ensuite n’est pas si étonnant a priori considéré la quantité de choses que l’on brasse de nos jours (me souviens avoir entendu un jour l’estimation du nombre d’objet ou d’images qu’une personne ordinaire était amenée à croiser dans sa vie au XIIe ou XVe siècle, cela tenait sur les doigts d’une main, aujourd’hui des milliers, des dizaines de milliers !). Non, ce qui m’avait étonné en fouillant mes lectures passées, c’est que je crois avoir le souvenir, en 2016, alors qu’était accrochée la première exposition monographique de l’artiste en France, au musée d’art moderne de Paris, d’y être allé après en avoir entendu vaguement parler et n’en connaissant rien (Je n’avais jamais au cours de mes études entendu un étudiant ou un professeur s’y référer avant que l’exposition soit annoncée.). Ce faisant, j’ignorais avoir parcouru plus de quinze ans avant sa biographie ainsi que des extraits de sa correspondance, des fragments que Rilke lui avait consacrés, vu des photos d’elles avec Otto et même alitée au lendemain de l’accouchement qui lui sera fatal. Curieuse amnésie. Je repartais à zéro.
C’est que la première fois sans doute, celui que j’étais n’avait pas su que faire de cette œuvre, de cette artiste qui étaient loin de mes préoccupation d’alors, comme de celles de personnes autour de moi. Et tout cela était parti dans je ne sais quelles limbes où s’entassent les choses dont on n’a pas l’usage immédiat. La visite de 2016 n’avait pas fait ressurgir dans mon souvenir l’article des Cahiers. D’ailleurs, Modersohn-Becker, c’est un nom compliqué à retenir (comme Worpswede où s’était établi une petite communauté d’artistes). Celui-ci n’avait pas non plus préparé une future et même ténue familiarité à la découverte des tableaux réels. Et a vrai dire j’ai laissé longuement l’exposition décanter en moi sans plus m’en préoccuper, ne cherchant pas à me procurer alors le catalogue (ce que je regrette aujourd’hui qu’il est donné pour épuisé).
Mais, écrivant ceci, me revient à l’instant le souvenir d’un autre catalogue, cette fois-ci en couleur, et acheté probablement lui aussi au début des années 2000, consacré à l’expressionnisme et dans lequel on retrouve un chapitre qui lui est consacré aux côtés de Franz Mac, Kirchner, August Macke, Emil Nolde, Heckel, Gabriele Munter, Otto Mueller, Jawlensky… Mais là encore, la visite de l’exposition ne provoque aucune anamnèse, aucun rapprochement.
Me revient maintenant qu’il y avait à cette date-là dans des salles attenantes une autre exposition consacrée, elle, à Albert Marquet, dont j’étais curieux. Exposition dont la visite m’avait donné l’occasion d’écrire un article. M’avait requis alors cette façon de signature esthétique qui m’intriguait quand le peintre semblait prendre des motifs tout à fait innocents et banals, un quai avec péniches, une entrée de port, un coin de rue. Comment se faisait-il que ça tenait, vous attrapait de loin dans les salles d’un musée, qu’on pouvait juger à côté d’un Camoin, d’un Manguin, d’un Matisse, tiens ça c’est à coup sûr un Marquet ? Quelle alchimie était à l’œuvre dans ses harmoniques, ses points de vue ? Quelle justesse de ton, d’équilibre des contrastes dans cette sobriété ? Quelle vérité d’observation ? J’avais négligé alors les compositions plus lourdes, plus massives, l’espèce de primitivisme de Modersohn-Becker quoique j’appréciais leur franche charpente et le sentiment qui s’y logeait. Je mesurais mal la nature inouïe de ses autoportraits enceinte. Je voyais dans le portrait qu’elle avait fait de Rilke l’œuvre d’un naïf, façon Douanier Rousseau, une esthétique paysanne.
C’est plus tard que j’y suis revenu, mon goût, mes intérêts se modifiants. Jusqu’à regarder ses œuvres avec une certaine obsession. Je lui ai dégagé une place. Non pas que j’aime tout ce qu’elle a fait sans distinction (de nombreuses toiles sont maladroites, lourdes, comme les Cézanne du début), mais il suffit parfois d’une ou deux réussites. Son autoportrait de 1907 avec une branche de Camélia par exemple tutoie l’autoportrait de Bonnard en boxeur et jette un pont entre la modernité et les fascinants portraits funéraires du Fayoum. Et l’autoportrait le jour de son sixième anniversaire de mariage, en 1906, sur lequel elle se tient le ventre, torse nu, est d’une franchise, d’une impudeur, sidérantes pour l’époque.
C’est par une nature morte aux œufs au plat de 1905 que vient pour moi le rapprochement avec une artiste contemporaine, Nathanaëlle Herbelin, pour laquelle il me semble qu’elle ne peut qu’être une référence. Pour ces petits morceaux du quotidien, traités comme des icônes, en retrouvant une certaine naïveté primitive, pour l’exaltation silencieuse et presque mélancolique du sentiment. Et pour la vie de famille, de couple, la féminité (Nathanaëlle Herbelin s’étant elle-même représentée enceinte ou allaitant) une façon de briser les tabous sans tapage (un couple faisant l’amour, une femme accouchant), comme si elle considérait chaque chose avec naturel et détachement tendre. Je redécouvre un portrait de 2024, Lucas, lui aussi de fait penser aux peintures du Fayoum, à Egon Schiele. Mais c’est dans une toile plus récente dans laquelle elle se représente au travail, se reflétant dans un miroir, assise, le ventre rond, sa fille jouant à ses pieds, que l’on mesure les affinités et comme Paula a ouvert des portes, a permis à des artistes, un siècle après elle d’affirmer leur souhait de traiter comme il le font certains motifs, sans détours.
Alors, regardant alternativement les toiles de Bonnard, de Modersohn-Becker, d’Herbelin, comme de Marion Bataillard, je rouvre le Requiem pour une amie qu’a écrit Rilke en 1908 :
« Toi-même enfin tu te vis comme un fruit,
Tu te défis de tes vêtements et te plaçant
Devant le miroir, tu t’y laissas souler
Jusqu’au fond de ton grave regard
Ne disant pas : c’est moi, mais : ceci est. »