Chez Frédéric Khodja, le manque à voir, la lacune, ces géométries polygones que l'on retrouve chez lui et qui ne sont pas sans évoquer les zones blanches sur les cartes qui à une époque désignaient les terres inconnues, terra incognita, et aujourd'hui les zones sensibles volontairement non renseignées. La lacune, la réserve, s'articulent avec l'indice ; avec le visible considéré comme indice. C'est-à-dire, le visible considéré comme discontinu, comme les physiciens le disent du temps et de l'espace. L'espace du visible considéré comme hétérogène. Le hors-champ est intégré dans le champ, le manque à voir est signifié, intégré à la question du voir et dynamise l'image en la révélant à son double mouvement, d'apparition et de retrait, de soustraction ou d'éclipse. Et l'image apparaît alors comme l'espace même de ce mouvement de révélation qui ne se laisse pas tout à fait saisir, bordé et traversé de fuites. Sans doute cela apparaitra comme cryptique ou hermétique à beaucoup parce que, chaque image, chaque objet, chaque objet-image convoque une cascade de références, d'éléments biographiques riches que l'on ne possède pas forcément, mais aussi parce que l'image pour l'artiste n'est pas le lieu d'une résolution. Au contraire d'un dénouement, il s'agit bien d'un nouage. Lacan en ce sens n'est pas loin. Il ne s'agit pas de sortir le regard d'une image apaisé mais vivifié, dynamisé. Il ne s'agit pas de cerner une hypothétique totalité dans un esprit positiviste, mais de retrouver davantage la philosophie romantique d'un Novalis vouée au déploiement, à l'infini. Car qu'est-ce qui agrège sous nos yeux une image ? C'est la capacité que nous avons de fabriquer des récits d'après des indices. Et la culture ? Cette habitude contractée de longue date de se faire un monde, de se faire des mondes, des traces volontaires et involontaires que nous produisons ; les échappant ou les élaborant. Il y a par exemple dans cette exposition une lithographie intitulée Pizza Derrida qui est symptomatique de la façon de procéder. Ce titre pour moi s'éclairait, partiellement au moins, du fait que je connais un peu le travail de Derrida et notamment cette image du sol de la maison natale qu'il commente à plusieurs reprises dans le film D'ailleurs, tourné par Safaa Fathy et dans des écrits sur la trace et l'archive tirés de conférences et entretiens. Et je veux bien croire que pour celui qui n'a pas cette référence l'image sera tirée par son titre au cœur d'un vertige interprétatif hasardeux et déstabilisant. Il lui faudra faire l'effort de lire la fiche de visite, sonder les pages de l'édition visuelle de la publication Ça presse qui l'accompagne, remonter les fils qu'elles tendent, glaner les indices ballotté par l'incertitude, le vague. C'est que l'image, on l'a dit, existe dans cet entrecroisement de liens qui font d'elle littéralement un point nodal. Cette lithographie donne à voir la représentation d'un fragment de sol fait de carreaux à motifs dont une zone est occultée ou creusée par une réserve géométrique. Un sol qui est une citation ou un écho du sol de la maison d'enfance de Derrida à El Biar, en Algérie. Mais où le carreau mal placé, le carreau qui dans le film et dans la mémoire de Derrida, d'être désaccordé au motif auquel il aurait dû harmonieusement participer constitue un défaut, une irrégularité, un désordre scellé et fixé qui fait trace dans la mémoire et institue le trouble qui fonde la déconstruction est substituée une zone blanche, une réserve géométrique qui ouvre littéralement la porte à la fois à cette histoire de Derrida par le défaut ou l'irrégularité qu'elle institue et qui retient l'œil et à cette autre histoire, plus personnelle, anecdotique, d'une pizzeria de Villeurbanne dont le carrelage à motifs similaires avait réveillé par coïncidence dans la conscience de F. Khodja son souvenir de celui de la maison d'El Biar. La réserve, le hors-champ, l'ellipse, l'esquisse sont pour l'artiste tout à la fois des portes ouvertes générant un appel d'air et des écrans de projections sur lesquels ce qui a été appelé va sinon se fixer, du moins danser comme le font les ombres du cinéma de la mémoire. Et cette projection dans cet espace de suggestion appartient à qui regarde avec ses yeux, sa pensée, sa mémoire, depuis son présent et son passé noués. C'est ainsi que pour ma part, au milieu de tous les souvenirs inconscients agissant confusément je convoquais en soutient à mon expérience cette histoire de la tradition issue du tissage qu'évoque Marie-José Mondzain dans son dialogue avec Derrida, la question du défaut volontaire qui serait une soumission au hadith qui veut que l'artisan ne fasse jamais un objet parfait et unifié qui porterait atteinte à la transcendance mais aussi à la vie conçue alors comme un léger désordre, un décalage, bref, une sortie de l'immobile et calme. L'irrégularité, le défaut volontaire, la chose qui manque, la réserve traversent la plupart des travaux de Frédéric Khodja, discrètement dans les tracés des Dessins de la ville du flâneur, dans le désoeuvrement, l'anesthésie du Stéréoscope mexicain ou de la Camera bianca aveuglée, dans la lithographie titrée N.N. inspirée par la fameuse première photographie réalisée par Nicéphore Niépce où les réflexions sur le négatif et le retournement à l'œuvre en photographie et en lithographie suggèrent à l'artiste un jeu de différences et d'écarts. « Encore une image mentquante », dit-il. Est-ce pur fantasme de ma part, ou est-ce que la fenêtre de l'atelier de Saint-Loup-de-Varenne depuis laquelle s'est enregistrée et fixée la première photographie n'avait pas été occultée au cours de travaux d'aménagements ultérieurs rendant l'expérience inrenouvelable, le geste inaugural conservant ainsi sa part d'aura et mystère ? Le manque loin de n'être qu'une privation, une négation, est encore un signe à verser à ces histoires possibles.
Exposition à l'URDLA Villeurbanne jusqu'au 9 juillet 2016.