Je suis retourné au Palais Saint Pierre à Lyon observer La Vague parmi les œuvres qui lui sont contemporaines. J'ai voulu mesurer ce qui la distingue des tableaux environnants. Avec lesquels elle entretiendrait éventuellement quelques affinités. Il y a bien, immédiatement à sa droite, une marine de Jules Dupré datée de la même année 1870 qui elle non plus ne se laisse lire par aucune anecdote, offrant seulement au regard une surface de ciel animée de nuages cernés en contrejour par les lueurs jaune et orangé d'un soleil couchant laissant discrètement tomber un peu de clarté sur la crête alanguie de vagues. Toute la peinture c'est ce ciel où ce qui se joue tient tout autant de l'effet atmosphérique que d'une chorégraphie ou une joute picturale où les teintes se mêlent et se repoussent, passent les unes sur les autres dans une multitude d'effets comme il advient sur une palette à la fin d'une séance laborieuse. Il suffit de s'approcher pour en goûter l'expressivité concrète, la richesse de nuances et de matières. Pour autant, la composition est classiquement harmonieuse et d'une mélancolie un peu douceâtre. De l'autre côté, grand format, un Couture au velouté élégant semblable à un pastel met en scène une femme nue, comme une calligraphie. Après encore, une autre toile de Courbet figurant des chevreuils dans la neige a quelque chose de kitch que contamine l'esthétique Walt Disney et la virtuosité commerciale d'un Bob Ross. La vague est suspendue entre eux comme une patate, un peu trop charnelle, étrangement composée, robuste, semblable à un détail que l'on aurait prélevé à une grande composition, à un moment du lisible. Une de ces séquences informes et équivoques que l'on surprend dans les grimaces hasardeuses de la matière. Les lectrices de Fantin-Latour y tournent résolument le dos. Les Amants heureux peints en 44 montrent Courbet lui-même y regardant comme on surprend une hantise familière à l'arrière d'un moment doux. Seuls les passants de Daumier esquissés sur le mur en face semblent appartenir au même monde : celui où des lignes de crête parfois se figent dans un biseau de la conscience avec une manière sauvage et une lumière d'éclipse. Les Puvis de Chavannes dans leur éther édéniques marchent dans des paniers de fruits, absents à eux-mêmes.
Peut-on peindre ou photographier n'importe quel objet à égalité des autres dans une sorte de neutralité objective ? Peut-on faire qu'il n'y ait rien à voir d'autre que ce que l'on voit, sans échappée, sans écho, sans distorsions, élaborations imaginaires ni discours comme cela a été l'ambition des artistes minimalistes américains et des formalistes ? L'œuvre de Giorgio Morandi semble aisément l'infirmer. Même à Andy Warhol il n'échappa pas certains jours que la prétendue neutralité désaffectée, la superficialité ou le cynisme n'empêchaient pas à l'intérieur même de la reproduction mécanique une façon d'aura, une prise en charge émotive par le jeu des échos et de la mémoire. « Quelle que soit la scène (ou l'absence de scène) qu'il figure, rappelle Christian Pringent, un tableau ne représente en définitive rien d'autre que les causes qui ont fait qu'il a été peint (et peint de la façon qu'il propose) ». Alors cette vague nue n'échappe pas à ce que l'on y projette et que ne peut totalement ignorer le peintre. Voudrait-il comme Leonard ne peindre qu'une mécanique à l'œuvre, se pénétrant de la connaissance des lois qui entrainent les choses dans leur mouvement et leur donne leur forme, leur apparence, il ne peut ignorer ce qu'il y dépose et transfigure de ses désirs, de ses interrogations et obsessions, mais aussi ce qui à travers le plus sombre et le plus opaque au fond des choses elles-mêmes lui retourne une manière de regard.
Un traité commercial est signé à l'automne 1858 entre la France et le Japon, laissant un cercle restreint d'amateurs découvrir dès le début des années 60 les grands maitres de l'Ukyo-e. En 1869, Courbet as-t-il aperçu la fameuse vague à Kanagawa publiée plus de 35 ans plus tôt au Japon par Hokusai, les tourbillons de Naruto à Awa que publia Hiroshige en 55, faisant des mouvements de l'eau brisant sur les rochers l'unique sujet de l'image ? A-t-il vu cette vague bleue que peint en 1862 à Biarritz James Abott Whistler alors sous son influence ?