L’éclair fit une rencontre, quelque chose comme une cime peut-être, et s’y heurta, une sorte de serpent de feu se dessina dans cette noirceur, se roula en cercle et resta immobile ; c’était un cratère qui apparaissait. À quelque distance, un autre éclair, (...) un autre cercle ; deuxième cratère. Le premier est le volcan "Messala", me dit Arago ; le deuxième est le "Promontorium Somnii" (le Promontoire du songe). Puis successivement resplendirent, comme les couronnes de flamme que porte l’ombre, comme les margelles de braise du puits de l’abîme, les monts Proclus*, Cléomèdes*, Petcevius, ces Vésuves et ces Etnas de là-haut ; puis (...) au plus noir de ce prodigieux horizon, une dentelure de charbons ardents se hérissa et se fixa, ne remuant plus, terrible. C’est la chaîne des "Alpes lunaires", me dit Arago. »
Hugo
« Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir ? »
Pascal
« Nous sommes des personnages de roman qui ne comprennent pas toujours bien ce que veut l'auteur. »
Julien Green
Depuis une dizaine d’années peut-être, l’œuvre de Claire Colin-Collin s’est resserrée, usant d’une grammaire réduite : un fond, presque lustré ou moiré, offrant l’espace d’un champ sur lequel intervient un geste bref, une macule, plus empâtée, plus claire.
Chacun aura pu faire cette expérience à l’occasion d’une sieste : vous êtes allongé sur le dos, les paupières baissées laissent filtrer un peu de lumière. Vous vous laissez absorber dans ce vertige de vortex ou de phosphènes, la contemplation se confondant à une vague rêverie hallucinatoire. Et dans ces lueurs lacustres semblent frayer de curieux animalcules primitifs. Vous les suivez glisser lentement sur la coupole de votre cornée pour disparaitre et reparaitre ailleurs à chaque soubresaut de l’œil, chaque nervosité de la paupière. Poussière, discrète fibre textile, pollen pareil à une cellule dans une boite de pétri sous la lentille du microscope.
On penserait alors à la danse des méduses décrite par Valery dans le sillage de Mallarmé.
C’est à ce genre d’apparitions que semble occupée l’œuvre de Claire Colin-Collin. Réitérées, semblables mais subtilement différentes. Ou pour le dire comme le poète, « chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». Simples mais fascinantes. Majestueuses en même temps que dérisoires, graves, et légères ou plaisantes.
Quelques fois, une teinte plus sombre ombre la trace qui semble alors surnager ou flotter au-dessus de la surface. La chose en est comme suspendue. A la manière d’un insecte pris dans l’ambre ou du temps gelé de la photographie. Ou en lévitation, évoquant alors une lente dérive ou un mouvement stellaire.
Ce sont des évocations séduisantes, une façon de dériver à l’incitation de rapprochements métaphoriques, mais aussitôt doit-on ajouter qu’il n’y a dans sa démarche rien de mimétique ou narratif. Ce qui a lieu est aventure de peinture. Sensualité, friction s’incarnent dans des rapports de fond et de forme, d’étendue et d’événement, de texture et de geste ; dilution et essuyage. Il s’agit de manières d’appliquer la peinture et de mettre en rapport ces manières. Et c’est là précisément que la complexité formelle s’est peu à peu réduite pour atteindre une expression minimale, un équilibre dialectique. Cette forme indéterminée, parfois essuyage, badigeon, segment qui parfois borde un des côtés, parfois flotte plus librement, ce pourrait être l’apparition de la figure. Figure telle qu’analysée par Jean-Marie Pontévia, au sens de rythme plus que de forme, skhêma, schème, configuration temporelle. « Figure découpée dans le temps », écrira Ezra Pound. Et donc dissociée du contenu représentatif. Mais aussi lieu. Comme lorsque l’on dit que quelque chose a lieu. Et lieu ici articulé avec la notion ou l’expression sensible de l’espace.
Peut-être s’agit-il fondamentalement et seulement pour l’artiste d’expérimenter et éprouver chaque fois la possibilité du tableau, du fait pictural dans sa précarité même. De sonder ce rivage, cette zone trouble qui sépare le chaos, la confusion, le dérisoire, la boue, le gris, pour reprendre un terme deleuzien, de l’émergence, même ténue, même fragile ou équivoque, mystérieuse de ce que l’on appelle un tableau, une peinture, une œuvre. Retrouvant les traces de mouchages, les tracés digitaux et autres empreintes de paumes laissés aux parois des grottes il y a 20 ou 30 000 ans. Et c’est déjà fascinant, ce geste, cette expression empirique tâtant un indicible. Comme la vie se considérant elle-même en son miracle. S’affirmant, fragile mais opiniâtre. Pourtant, comme il se fait chez Lee Ufan, Martha Jungwirth, Joan Miro, Alexander Calder ou Lucio Fontana, l’espèce de gratuité enfantine, exploratoire, désirante et jouissive rejoint une dimension que l’on aurait envie de nommer plus métaphysique, pour ne pas dire spirituelle ou mystique. Les sciences modernes nous ont appris à tenir en miroir ainsi l’infiniment petit des particules, des cellules embryonnaires, des premières briques du vivant et la dissémination des galaxies, le vertige du temps et de l’espace pris dans la perspective du fond diffus cosmologique.
Il n’est pas nécessaire que le tableau soit monumental, qu’il s’agisse des grands bleus de Miro, des Dix plus grands d’Hilma af Klint, ni même des formats domestiques de Kandinsky ou Martin Barré. Certaines toiles de Claire Colin-Collin ne mesurent pas plus de trente centimètres par vingt. A peine plus que la taille d’une main. Mais, à peine vous vous en approchez, que vous plongez dans le vertige qu’ils vous tendent. Vous vous laissez absorber par leur rêve, comme lorsque les soirs d’été, loin de la ville, allongé dans l’herbe, vous vous ouvrez complètement à la ponctuation des étoiles perçant la profondeur du ciel, surprenez un météore qui traverse l’atmosphère en laissant après lui une brève trainée lumineuse (on fait parfois un vœu après ça). Et cela touche au sublime.
Vous traverse très physiquement, l’immensité du monde physique, la profondeur du temps, l’événement extraordinaire de l’irruption du vivant enchâssé dans le non moins extraordinaire événement de la naissance de l’univers, de la physique, de l’espace et du temps depuis son opacité primitive. Cependant que vous êtres là, penché sur un petit être en sommeil dont le rêve filtre sous les paupières clauses dont il vous semble que la prunelle, imperceptiblement, a tremblé. Conjugaison écrivait Benjamin du proche et du lointain, des vastitudes insaisissables et de l’anecdotique, d’une étrangeté indéchiffrable qui semble vous concerner intimement.