Une image ne dit jamais rien, elle pointe aveuglément un manque. « Il manque quelque chose » insinuait Brecht. Et plus j'avance dans mon travail plus il me semble évident que l'obsession de laquelle il naît et d'où il se justifie est cette part qui échappe, l'écart, le non tangible, cet état d'inattention attentive qu'évoque la contemplation. Pas autre chose. Toute notre expérience d'artiste et d'individu social est d'observer cette bascule possible dans une sorte d'autisme où l'on adopterait sensiblement cette attitude absorbée « très soucieuse et très insouciante » dont parle Nietzsche dans sa préface à la Naissance de la tragédie. Pierre Bergounioux évoque souvent une lecture passionnée qu'il a pu avoir dans le soufflet entre les wagons d'un train trop rempli, la magie d'être à la fois celui qui par ses mains maintient le livre devant les yeux dans le bruit et la fureur d'un soufflet de train et celui qui peut être parcourt une lande, entretenu par milles réflexions délicates à l'intérieur même du livre. Comme on s'abstrait du monde tumultueux. Cela peut sembler bête à dire, mais nous nous posons d'abord là, à cette frange. Et l'on voudrait s'approcher du bord pour voir mieux tandis que la vie, la nécessité d'y être puisque nous ne sommes pas seulement faits d'esprit, nous retient par le col avec d'autres préoccupations comme gagner de l'argent, payer son loyer, faire les courses, utiliser des mots. Ce serait la contradiction, l'impossibilité (comme on dit d'un enfant turbulent qu'il est « impossible ») de laquelle naît cette irrépressible tentation de l'art. D'où aussi cette impression que flotte une sorte de parfum de nostalgie qui n'est autre que le souvenir de quelque situation qui n'a jamais existé, « chaque pensée devrait rappeler la ruine d'un sourire » dit Godard dans un de ses films. A savoir si ce sourire n'est un rêve.