prolégomène à l'artiste
Schopenhauer a mis à profit la conception kantienne du problème esthétique, -- quoiqu'il ne l'ait certainement pas regardé avec des yeux kantiens. Kant pensa faire honneur à l'art lorsque, parmi les prédicats du beau, il avantagea et mit en évidence ceux qui font l'honneur de la connaissance : l'impersonnalité et l'universalité. (...) Kant, comme tous les philosophes, au lieu de viser le problème esthétique en se basant sur l'expérience de l'artiste n'a médité sur l'art et le beau qu'en tant que spectateur et insensiblement a introduit le spectateur dans le concept du beau. Si du moins ce spectateur avait été suffisamment connu des philosophes du beau ! -- s'il avait été chez eux un grand fait personnel, une expérience, le résultat d'une foule d'épreuves originales et solides, de désirs, de surprises, de ravissement sur le domaine du beau ! Mais ce fut toujours, je le crains bien, tout le contraire : en sorte que dès le principe, ils nous donnent des définitions, où il y a, comme dans cette célèbre définition du beau que donne Kant, un manque de subtile expérience personnelle qui ressemble beaucoup au gros ver de l'erreur fondamentale. « Le beau, dit Kant, c'est ce qui plaît sans que l'intérêt s'en mêle. » Sans intérêt ! A cette définition comparez cette autre qui vient d'un vrai spectateur et d'un artiste, Stendhal, qui appelle une fois la beauté une promesse de bonheur. En tout cas nous trouvons récusé et éliminé ici ce que Kant fait ressortir particulièrement dans l'état esthétique : le désintéressement.

Friedrich Nietzsche, Généalogie de la Morale

Dans sa troisième critique, Kant s'emploie à déterminer en quoi consiste un jugement de goût, lequel, quoique fondé sur un sentiment de plaisir, réclamerait une validité universelle. Intermédiaire entre sensibilité, faculté subjective par laquelle le sujet pensant appréhende le monde phénoménal, et entendement, faculté discursive de connaissance par représentation, le beau serait « ce qui plait universellement et sans concept ».

Concilier les philosophies expérimentales et idéalistes par l'analyse des jugements esthétique et téléologique, tel est l'objet de la critique du jugement au travers notamment du concept de finalité lequel permet à Kant de postuler que les conditions du jugement esthétiques permettant d'affirmer le beau sont les concepts de finalité sans fin, d'universel sans concept et de plaisir désintéressé. C'est sur ce troisième point que Nietzsche, dans la troisième dissertation de son pamphlet entend revenir, opposant la conception Kantienne du beau dont la satisfaction est à distinguer du plaisir intéressé procuré par l'agréable, à la définition que Stendhal en a livré dans une note faisant du beau « une promesse de bonheur ». Si, dans une logique généalogique, Nietzsche fait la critique de l'idéal ascétique Schopenhauerien par son adhésion, qu'il qualifierait volontiers d'aveugle, à la conception Kantienne du désintéressement esthétique, (rappelons ici que l'objet de La Généalogie de la Morale est de désacraliser, et même un peu plus, l'idéal moral ascétique, les passions tristes au profit de l'affirmation de la volonté de puissance) il met subrepticement en lumière une carence de la conception Kantienne laquelle aurait partiellement échappée à Schopenhauer malgré le fait qu'il ait été autrement proche des arts que son prédécesseur et modèle. Une carence inhérente au positionnement, à la focalisation du théoricien lequel n'aurait considéré le problème, médité l'art qu'en tant que spectateur, juge extérieur et non en tant que créateur.

Selon la disposition Kantienne, en effet, le beau est toujours objet d'une satisfaction désintéressée, la notion d'utilité n'intervenant pas dans le jugement esthétique lequel sinon ne saurait être pur et exempt de partis pris. Le juge en matière de goût se devant d'être absolument indifférent à la chose, contemplatif, il ne fait que mettre en relation la conformation d'un objet avec un sentiment. En cela, le plaisir que l'on éprouve à la représentation d'un bel objet se distingue de l'agréable. La démarche transcendantale consiste à chercher les conditions pures, à priori, qui se situent en dehors de l'expérience de la possibilité de la connaissance, de la morale ou du jugement esthétique, sondant les conditions de « possibilité de » avant d'en faire l'expérience. Pour cela, Kant postule l'intersubjectivité ou universalité subjective ou encore constat du subjectif prétendant à l'objectivité duquel découle la théorie du « sens commun » lequel est basé sur la reconnaissance et l'assentiment implicite d'autrui, la constatation d'unanimités concourant à la constitution d'une communauté de goût, d'une norme idéale. Ainsi il rejète la philosophie matérialiste plaçant le beau sous l'empire des sensations comme spiritualiste l'assimilant à l'utile et au bon et fait du jugement de goût une disposition innée qui permet de reconnaître la beauté car celle-ci est l'image intérieure de l'idéal dont le type est dans notre intelligence. Ainsi, s'interrogeant sur la relativité du goût, son projet consiste, à l'instar des esthéticiens du 18ème siècle, à penser l'accord des sensibilités en évitant tout à la fois l'écueil du classicisme et celui du psychologisme. Pour Kant, la diversité des goûts peut s'appliquer à l'agréable mais tout les hommes doivent admirer le beau car c'est ce qui plait seulement et non ce qui fait plaisir, est estimé ou approuvé.

Il faut ici prévenir un glissement de sens, lequel fut noté par Jean-philippe Uzel dans sa critique de La Distinction de Bourdieu, en faveur duquel ce n'est plus le sentiment esthétique qui serait désintéressé, mais l'art lui même. Or, si l'ouvrage de Kant traite largement de la question esthétique, il y est très peu question d'art en tant que tel : production d'un artiste -- sans doute pour les raisons souterraines qui offrent matière à l'ouvrage de Nietzsche. Le jugement esthétique est la faculté permettant de déterminer le beau. Or le beau et l'art se sont pas deux formes expressément adéquates, le champ de l'art excède la simple notion de beau. On ne pourra appliquer à l'art les qualificatifs déterminants de la beauté. En conséquent l'artiste ne travaillera pas nécessairement selon les principes de détermination et de recherche du beau. Les conditions a priori qui permettent à Kant de déterminer étroitement le beau excluant ce qui témoigne en négatif d'une quelconque finalité ou intérêt semblent aboutir à occulter grande partie de l'art comme on évacuerait le bébé avec l'eau du bain.

En effet, les restrictions que Kant impose à son système, un artiste aurait certainement rechigné à se les infliger son jugement propre étant par nature nullement purement contemplatif ni indifférent quand à l'existence de l'objet. Le terme de faveur employé par Kant à ce sujet est révélateur de sa position de pur spectateur distant des processus de création. Faveur dénote d'une passivité qui n'est au mieux qu'une étape dans l'expérience esthétique de l'artiste. Employons le verbe intuitionner , les choses changent. Si le beau s'appréhende de la même manière que la nature dont la finalité est libre, l'art considéré en tant qu'œuvre est à distinguer des produits de la nature entant qu'ils sont effets. La question du beau ne recouvre pas exactement celle de l'art et si ce dernier a à voir avec une faculté de juger et répond dans une certaine mesure à certains des principes énoncés par Kant, son champ s'étend au delà de la problématique du jugement tel qu'il a été énoncé. Si Kant, selon Nietzsche, avantagea parmi les prédicats du beau ceux qui faisaient l'honneur de la connaissance , c'est que pour lui, on ne devrait appeler art qu'une production faisant intervenir le libre arbitre et donc, par extension, le principe de raison. Si l'art considéré comme s'il ne pouvait être orienté par rapport à une fin s'apparente à un jeu ou une activité agréable (à la différence des arts mercantiles), il réclame en outre nécessairement une contrainte rationnelle sans laquelle l'esprit libre de l'art ne pourrait s'incarner. A l'image du génie qui l'engendre, l'art, bien que travaillant sur la base d'Idées esthétiques, idées de l'imagination considérées comme des intuitions exemptes de déterminations conceptuelles, résulte d'une contrainte réciproque de l'imagination et de l'entendement ; ce dernier restant pour Kant prédominant. De même, l'art, répondant à une finalité interne de perfection, ou d'adéquation, s'il est a priori dépourvu de finalité d'usage, travaille en faveur de l'entendement, c'est à dire de la fonction de l'esprit qui consiste à relier les sensations en systèmes cohérents et, ce faisant, appartiendrait aux formes discursives de la pensée ayant pour objet la connaissance. Ainsi, Kant peut-il écrire que les beaux-arts ont pour fin que « le plaisir accompagne les représentations en tant que modes de connaissance ». Si l'art libéral et esthétique ou bel-art est un mode de représentation conforme à une fin sans finalité, il stimule néanmoins la culture des facultés de l'âme en vue de la communication. Si le jugement esthétique ne donne absolument aucune connaissance de l'objet pour Kant, l'objet artistique matérialise ce phénomène selon lequel un objet est donné. C'est peut-être, j'en conviens, la réduction d'une généalogie à rebours laquelle mettrait en Kant Schopenhauer en germe puis Nietzsche. Si le génie est la faculté innée par le truchement de laquelle la nature donne à l'art ses règles, l'art serait le modèle idéal d'une nature conçue par l'homme. Ainsi s'insinue la nuance demandé par Nietzsche qui consiste à voir s'insinuer dans le juge spectateur une part actrice, créatrice. Kant n'est-il pas celui qui, après Platon, fait de notre cerveau la carrière qui fournit les matériaux à la conception d'un monde objectif. Selon la formule de Schopenhauer : « Avant Kant nous étions dans le temps ; depuis Kant c'est le temps qui est en nous, et ainsi de suite des autres formes a priori. » Deux choses distinctes sont le jugement esthétique issue d'un plaisir désintéressé et l'objet esthétique dont l'élaboration dénote une vocation connaissante alternative et peut-être complémentaire à la réflexion conceptuelle pure « procédant de formes originales de l'entendement humain ». Dont la finalité serait peut-être entre autre de matérialiser en l'extirpant de son existence tacite la perception du monde par le sujet connaissant, la volonté à l'œuvre. L'intuition désintéressé s'adjoint de pulsions primitives de mise en forme ou d'expression , puis du regard réflexif de l'artiste interrogeant le premier ses propres œuvres. En somme, le beau, entant qu'il se matérialise en un objet, peut-être parce qu'il se corromprait en s'incarnant, s'appariant dans sa forme à la notion d'agréable serait, à la différence du sentiment esthétique, finalisé et donc intéressé. Et ce, parce que l'art, outre la son activité contemplative, travaille à sa propre constitution.

Par ailleurs, la cible que vise véritablement Nietzsche dans sa critique de Schopenhauer est l'idéal ascétique développé dans le quatrième livre du monde comme volonté et comme représentation. Pessimiste, Schopenhauer voit en le monde le théâtre d'une scène de violence à l'égard de l'homme condamné à la souffrance sous domination de la volonté. C'est par le dénie du corporel, l'ascèse, l'ataraxie que Schopenhauer entend sortir de ce malheur. Ainsi se focalise-t-il sur l'aspect purement contemplatif de l'expérience artistique, expérience quasi bouddhique permettant, en s'y abîmant, de s'affranchir du désir et d'échapper au vouloir vivre, manifestation humaine de la volonté. Nietzsche critique ce dénie du corps, de la sensation, du désir, du sexuel, de l'intéressement enfin. D'autant que Schopenhauer semble ne pas voir le paradoxe s'insinuer. En effet, la contemplation esthétique en tant qu'elle est utilisée afin de se délivrer en perd quelque peu son désintéressement puisqu'elle est bel est bien orientée vers une fin.