(texte initialement publié sur Remue.net)
« Les mots, c’est évident, sont la plus puissante drogue utilisée par l’humanité. »
Kipling
« Tu ne peux à la fois choisir la Liberté et te faire l’esclave du plaisir de vivre. »
Kipling
Chaque fois qu’un homme advient au monde, c’est-à-dire prend conscience de lui-même et de ce qui l’entoure, détaille sa condition, il en vient à se demander pourquoi il en va ainsi.
Comment se fait-il que l’humanité soit séparée en deux, pourquoi seules les femmes enfantent enfants mâles et enfants femelles, les hommes rien, pourquoi il nous faut naitre et pourquoi il nous faut mourir, manger ou être mangés.
Puis c’est comme les enfants de trois ou quatre ans qui demandent après chaque chose. Pourquoi la nuit et pourquoi le jour, la course du soleil, la ponctuation des étoiles, pourquoi la couleur des plantes, la forme des nuages, la pupille fendue des chats, pourquoi la fatigue ou la colère.
Cette monumentale accumulation de questions suspendues étant par trop encombrante, embarrassante, notre ignorance un intolérable aveux d’incompétence ou d’impuissance, quelque chose qui ressemble à l’inconscient, comme l’on fait encore aux jeunes enfants, s’enquit de répondre point par point en inventant pour chaque interrogation une petite histoire.
Et, quand la nuit venue, le trou vertigineux du ciel vous glace, que le silence de ses vastes espaces vous effraie, n’est-il pas doux et réconfortant d’imaginer que les points lumineux qui s’y distribuent ne sont pas des mystères abyssaux, des regards qui vous scrutent mais des lucioles, des lueurs de chandelles qui marquent les âmes des ancêtres veillant sur votre sommeil ?
Ainsi, en l’absence d’éprouvettes et de microscopes, de télescopes, d’analyses et de méthodes scientifiques se raconta-t-on à soi-même comme on se berce ou se console, se rassure, l’histoire du monde. Et au cœur de celui-ci, l’histoire des hommes.
Et naquirent les mythes primordiaux. Plein de jolis paradoxes, d’errances plus ou moins contrôlées, de naïvetés.
Ici et là s’inventèrent des explications. Certaines concurrentes, d’autres variations des premières nées de leur transport et de l’imaginations des conteurs ou conteuses se succédant génération après génération. La plupart du temps on considéra qu’à la situation présente qui semble se reproduire inlassablement selon ses règles précéda une situation toute autre et plus enviable. Homme et animaux par exemple étaient confondus en une communauté et tous se comprenaient, parlant la même langue. Il n’était d’hommes et femmes mais seulement des êtres hybrides, hermaphrodites. En ce temps-là, vivait-on sous la surface terrestre ou dans le ciel. En lieu et place de cette terre ferme, peut-être n’était-il qu’un marais duquel il a fallu sortir les premières îles, archipels, continents. Et surtout, dans un état d’abondance naturelle et de quiétude. Nul ne mourrait. Ou seulement comme on dort, pour renaître au matin. Les mythologues connaissent ça, compilent et comparent, dessinent des sortes d’arbres généalogiques, une phylogénie des mythes.
C’était avant la faute, une trahison, une méprise et que les choses basculent à jamais. Avant que fut dérobé ou perdu un objet magique, qu’un messager se perde en chemin ou s’embrouille dans son message.
Des millénaires ont passé, certains de ces mythes ont disparu ou presque, d’autres ont été rehaussés par des imaginations neuves. Il y a eu des métissages, des déformations, des compilations. Mais il n’est pas rare qu’un conte, qu’on tient de ses parents parce qu’il se racontait encore dans tel village rechignant d’abandonner quelques mots de patois, quelques légendes et superstitions, se raconte encore dans une autre langue à l’autre bout du continent ou dans des régions éloignées du globe. On n’en revient pas. Vous restent accrochées aux manches des bribes de ces temps anciens, discrètes et marginales ou intégrées, enchâssées au cœur des savoirs modernes. Des traces, des vestiges dont on peut faire l’archéologie.
Le savoir objectif, scientifique, le partage encore aujourd’hui avec des légendes et des fables héritées de temps anciens quel que soit leur fantaisie, leur anachronisme.
Après que dans nos contrées occidentales les mythologies grecques puis leur traduction romaine ont insinué nos imaginaires, notre culture, judaïsme et christianisme, plus tard islam, venus du moyens orient, ont infusé à leur tour, imposant leurs images, leurs récits. Récits eux-mêmes dérivés de mythes plus anciens, glanés ici et là.
Fascinant par exemple de lire le récit biblique de Noé sur les tablettes mésopotamiennes qui consignent l’épopée de Gilgamesh. Et sans doute retrouvera-t-on un jour aux parois d’une grotte une illustration de cette histoire qui nous est parvenue comme celle d’Orphée et d’Eurydice.
Ainsi de la Genèse, mettant en scène dans un jardin les premiers temps des premiers hommes, narrant la bascule, la chute, le péché auxquels nous devons d’être comme nous sommes. Anthropologues et élèves de collège connaissent cette structure type de récits : situation initiale, événement perturbateur, situation finale.
Aujourd’hui encore et parfois très littéralement, à concurrence de ce qu’établit la science, des travaux de Darwin ou de Lamarck, on date très littéralement le début de l’humanité d’Adam et Ève. On imagine un dieu au ciel et des enfers sous la terre. On débat du corps et de l’âme comme au temps de Cura et Jupiter. Fort d’un récit on refusa longtemps (et certains très marginalement aujourd’hui refusent encore) de créditer la terre de plus de six mille ans ou de l’imaginer au centre d’astres lui tournant autour, ou tout simplement rotonde. Et un peu partout sur le globe, malgré la colonisation et l’évangélisation, la conversion forcée et l’interdiction des anciens rites païens, le christianisme qui s’installa en Amérique du sud, en Afrique ou ailleurs (on compte aujourd’hui quelque 2,2 milliards de Chrétiens dans le monde, soit 32% de la population) releva souvent d’un syncrétisme exotique.
Je me suis quelquefois amusé à noter dans les représentations religieuses occidentales les incohérences, les anachronismes, ces nativités installées dans des paysages flamands, annonciations surgissant en plein palais italien Renaissance, Christ au physique de suédois ou de finlandais, yeux clairs et long cheveux blonds, sans parler du nombril problématique d’Adam… Chaque époque, chaque culture se représente les choses à sa manière pour son usage.
J’ai trouvé aussi que le pommier que l’on avait l’habitude de placer entre Adam et Ève, accrochant dans ses branches un serpent de belle taille, inscrivait la scène dans un décors qui connotait davantage l’Europe du Nord qu’un Éden moyen-oriental. Me demandant si, à l’image d’êtres adamiques au profil sémite, il ne fallait pas accorder un grenadier comme on en voit aux fresques de la villa Livia. Ou plus fréquemment cité encore, un figuier (puisqu’il est dit d’ailleurs qu’après avoir mangé le fruit, conscients dès lors de leur nudité, ils se firent des ceintures à l’aide de feuilles de figuiers quoiqu’on ait plus tard souvent opté pour la feuille de vigne comme cache sexe).
Par curiosité alors j’ai relu le passage de la Genèse qui le met en scène. Il y est question de fruits que le couple mange sans soucis particulier et de celui qui est à l’inverse et par exception proscrit. Ainsi est-il dit : « Quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point de peur que vous mouriez. » Ce à quoi le serpent répond en rectifiant : « Vous ne mourrez point, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » Une autre traduction : « vous aurez l’expérience du bon et du mauvais. »
La femme, à l’incitation de cet être arboricole, sans doute dissemblable encore à sa version déchue qui rampe et dont la tête a été écrasée d’un coup de talon que l’on connaît, prend donc le fruit et le mange, le trouve bon, le partage avec son compagnon. L’arbre était, dit le texte, appétissant, « précieux pour devenir connaisseur » ou « pour ouvrir l’intelligence », selon les traductions. C’est pourquoi on le nomme aussi « arbre de la connaissance ». Arbre métaphorique sans doute au cœur de cette parabole et qui en tout cas n’est jamais nommé autrement pour que l’on puisse le dire pommier, et pommes ses fruits, quoi que ce fut longtemps un terme générique. Nulle pomme d’Adam dans le texte hébraïque.
Comme il fut des braghettoni, à l’image de Daniele da Volterra mandé pour recouvrir les nudités du Jugement dernier de Michel-Ange, comme l’iconographie chaste inventa le perizonium pour couvrir les parties intimes du Christ crucifié quand bien même la tradition était alors d’être mis au supplice nu, comme il fut ajouté après coup un feuillage opportun sur les fresques de la chapelle Brancacci de Masaccio, on s’imagine alors toutes nos images de l’instant fatidique rectifiée : Adam et Ève penchés sur l’intérieur d’une grenade dont il dépiautent les graines, ou déchirant la bourse d’une figue, partageant les quartiers d’une orange amère.
J’ai lu ensuite que la Vulgate, traduction latine officielle de la Bible faite par saint Jérôme vers la fin du IVe siècle, définit l’arbre de la connaissance comme un lignum scientiae boni et mali. Or, le mot latin pour "pomme" est mālum, qui est très similaire à un autre mot latin, mălum, qui signifie "mal". Homophonie ou polysémie qui va insinuer la pomme dans le récit que répètera désormais le lecteur occidental. De là pomme et pommier donc en lieu et place d’un arbre qui n’était qu’une image et que l’on pouvait se figurer plus vraisemblablement par un grenadier ou un de ces agrumes venus d’extrême orient. La grenade est le fruit de Perséphone, déesse des saisons, fille de Déméter, déesse de l’agriculture.
Ce ne sera pas la première fois qu’une erreur de traduction ou de copiste, une abréviation mal comprise modifiera un récit pour des siècles. Mais quel récit échappe à cette mobilité ? Pour exemple le mot « côté » replacé par « côte » et faisant d’Ève un être forgé à partir d’un os. Ou ces passages sur le pardon de la femme adultère supprimés éhontément par quelques idéologues misogynes. Et cette fameuse inflation à l’époque médiévale à propos du martyr de Sainte Ursule de 11 mille vierges là où était en réalité inscrit XI M.artyres V.ierges.
La pomme, le logo d’une célèbre marque d’ordinateurs en découlera possiblement puisqu’elle aussi se proposait par un acte fondateur d’ouvrir l’homme à la connaissance.
Et plus tragiquement, dans le monde musulman, il est des jeunes hommes pensant, mourant en martyr se voir offrir au paradis pour son plaisir 72 vierges, confusion dans la traduction des hadiths dans lesquels il serait plus vraisemblablement question de se retrouver « en compagnie de purs, nobles élus.es et vertueux.ses, aux yeux d’une grande beauté » qu’à la tête d’un harem.
Ainsi dit-on, les hommes meurent, connaissent maux et souffrances, les femmes souffrent de l’accouchement et sont victimes de la domination des hommes depuis qu’un serpent qui, puni lui aussi, rampe sur le sol et mange la poussière, a incité la première d’entre elles à connaître le goût des pommes, désobéissant à son père. Bref, tout le monde en a pris pour son grade.
Exilés du jardin nourricier, de la quiétude éternelle, de l’absence de soucis, d’une forme d’inconscience lénifiante, c’est à force de peine qu’ils tirent désormais leur subsistance d’un sol ingrat.
Comme il est généralement le cas, la bascule est définitive. Et la mélancolie que nous connaissons s’enracine là ; dans l’intuition d’un paradis perdu que certains comparent au monde intra-utérin d’avant la naissance.
Autant l’arbre interdit était posé là au centre, tentateur, sans entrave qu’une parole vague qui était presque une incitation. Après, l’homme étant, murmure l’Éternel (à d’autres dieux de sa confrérie ?) « devenu comme l’un d’entre nous, pour la connaissance du bien et du mal », lui est interdit à présent « d’avancer la main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement ». La porte était entrouverte dans un sens, dans l’autre elle est verrouillée à double tour. Homme et femme chassés, sont disposés comme gardiens du jardin d’Éden des chérubins agitant une épée flamboyante pour garder le chemin.
Dans la fable de Cura rapportée par Hygin (Caius Julius Hyginus) au Ier siècle avant notre ère, c’est la déesse de l’inquiétude qui traversant un fleuve et considérant la boue, s’avise de modeler le premier homme. « Ensuite elle pria Jupiter d’animer son ouvrage, et l’obtint. Cela fait, il fut question de lui donner un nom : la Terre prétendit que cet honneur lui appartenait parce qu’elle avait fourni la matière : Jupiter le lui disputait comme l’auteur de ce qu’il y a de plus noble dans cette créature : Cura réclamait aussi ce droit comme ayant fait l’ouvrage. Saturne jugea ce différend en faveur de la Terre, puisque l’homme a été fait de terre (ex humo) ; mais il ordonna que la Déesse de l’inquiétude posséderait l’homme tant qu’il vivrait, qu’après sa mort son corps retournerait à la Terre, et que son âme irait se réunir à la divinité. »
La fable de Cura, observe Robert Harrisson, raconte une création de l’homme assez semblable au récit de la Genèse. Et somme toute, on en retrouve le motif dans des mythes très anciens transmis oralement bien avant l’invention de la mémoire écrite. Pensons au mythe du corps souillé qui explique lui aussi la nature mortelle de l’homme façonné dans l’argile.
« L’auteur du ciel et de la terre, écrit Harrisson, crée un Adam naïf et lent d’esprit, et l’installe au jardin d’Éden, peut-être pour en faire le gardien, mais plus sûrement, à l’évidence, pour le protéger des réalités, comme font parfois les parents avec leurs enfants. S’il avait voulu faire d’Adam et Ève les gardiens du jardin, Dieu leur aurait confié la tâche de l’entretenir, et non sa jouissance. Il ne les aurait pas dispensés de l’investissement dont doit faire preuve un jardinier pour être un bon gardien. A croire que si Adam et Ève se sont retrouvés sans défense devant les séductions du serpent, la faute en revient à la protection excessive de Dieu. » Il manqua de prévoyance en imaginant pouvoir les laisser là, innocents et naïfs, désinvoltes, épargnés de tout soucis, de toute activité, de toute initiative, de tout soin, de toute responsabilité.
Et ce n’est pas tant par défi ou affirmation de soi, à la manière de nos adolescents que se fit la transgression, mais par pure insouciance, étourderie, naïveté.
Cet état édénique premier ressemble à le considérer de près à une douce léthargie, une demi conscience sirupeuse et béate où l’éternité en sa litanie, fait du sur place. « Il faut attendre la chute pour qu’Adam reçoive en partage un peu de ressort et de caractère », pour qu’il s’éveille et se prenne en main, devienne homme. « Au paradis, poursuis Harrisson, il n’était accablé d’aucune préoccupation, mais il était incapable de dévouement. Tout était là pour lui (y compris sa femme). » Soudain le temps se met en branle. Chassé, amené à se prendre en main, à se décentrer, à devenir responsable, « cette extension du moi dans le monde fait naître l’amour d’autre chose que soi-même, c’est-à-dire de la civilisation. (…) Le jardin les mit face à cette alternative impossible : y vivre dans l’oubli moral ou le quitter pour connaître la réalité. »
Aussi ne doit-on pas se morfondre en jugeant du travail, des aléas, du labeur, de notre humaine condition, des joies et des peines et pleurant sur le paradis perdu. Notre humanité nous vient précisément de cette naissance qui fait de chaque homme et femme un être soucieux, attentif, sujet d’émotions, cultivant son propre jardin, bêchant et plantant la terre, l’humus qui lui a donné son nom. Un être vivant en somme et responsable. Une autre histoire possible. Au départ tout lui était donné, il n’avait rien. Il ne savait pas, ne voyait pas, anesthésié par l’évidence. La chute a été naissance. Métaphore, allégorie encore ?
« Cultiver, écrit Michel Corajoud, tout est là. C’est parce que nous sommes projetés dans l’histoire que nous devons cultiver notre jardin. » Mais la proposition se retourne : c’est en cultivant que nous nous projetons dans l’histoire. Mais que cultivons-nous sinon des histoires ?