suite des jours ordinaires
D'abord l'envie de travailler sur ce livre, pour sa saveur persistante, parce qu'il est important. C'est un livre sur l'image. L'image qui remplace la vie mais peut-être seule la rend possible. C'est glisser dans l'image comme Narcisse se noie. Et l'amour d'une femme. JMB disait, l'art/pour qu'on nous aime un peu plus. César disait, on finit par approcher l'image que l'on se fait de nous, à force. Au départ fuir les hommes pour aborder une île, observer chaque soir une existence isolée qui se tresse comme se tresse un livre, avec la même teneur confuse de rêve et de réalité. Les vagues vont et viennent, la dessus se détache une silhouette etc. J'imaginais une bâtisse élégante et sans age, blanc écaillé comme les villas de mer, balustres. Vide comme les bunkers ou vieux forts en ruine qu'on allait visiter sur les plages, ouverte aux vents, du sable au sol. Une gloire passée, les heures claires d'un début de siècle. Alors j'ai bricolé en plâtre cette image impossible. J'ai découpé et collé hier un socle en contreplaqué, j'ai rectifié les joints à l'enduit. Ce matin j'ai poncé et peint, j'ai posé la petite chose pâle, ses énormes responsabilités.

J'ai passé le millier de pages du journal de PB ce qui me mène à deux cent pages de la fin. Je traîne en ce moment une fatigue curieuse, une lassitude sourde qu'alimente le papier. C'est invariablement débuter à neuf heures le matin à l'atelier, partir à une heure manger rapidement avant de devoir veiller tous les après-midis sur une salle claire, les quelques visites qu'elle occasionne. Le silence et la solitude sur une chaise (comme celle que j'ai la haut dans mon appartement) la soufflerie comme des chutes lointaines et le vent qui geint à travers les ventaux. L'abstraction des heures durant dans le papier imprimé, qui rendent somnolent, brumeux. Quand ce n'est pas lire, c'est écrire. Raviver ce qui s'échappe dans l'immatériel, cette réalité qui peut être ne se donne à voir que quand elle est reconnue, nommée. Souvent la pensée est sans détermination parce que le monde est vaste. J'aimais ce morceau d'Aznavour : « les parois de ma vie sont lisses, je m'y accroche mais je glisse... » Retour à l'atelier vers dix neuf heures pour penser sur la toile, inviter un problème et tenter d'en sortir. Une composition géométrique faite de façades d'immeubles. La toile est difficile, fait l'effet d'un cul de sac. C'est la situation « pat » aux échecs lorsque la partie se conclue sur une situation frustrante, immobilisée. A coté j'ai aussi une autre toile en cour, complètement différente, c'est un jeu de feuillages, une vue penchée à travers une fenêtre. C'est extrêmement « cézannien ». Je l'écrivais à P, le sujet suggère des gestes et tourner la tête un peu pour un autre tableau c'est s'engager dans une autre aventure. Chaque toile est complètement différente et doit être seule, c'était une erreur de les présenter par ensembles, dans leur succession elles en sont déjà un. Je pense à ma manière d'aborder le paysage comme le regard saute d'un point à l'autre pour scruter une image jusqu'à avoir balayé un grand nombre de zones. Qu'un jour où je serais oublié on mettra la main sur un puzzle énorme.

Vingt heure trente, un détour par Auchan : les intrusions de la nécessité dans la rêverie sérieuse, l'appétit de comprendre et de dessiner sa vie. Après consultation des mails, brève visite de blogs j'avancerais une heure un dessin de commande pour une boite de biscuits. Julie téléphone, la décoratrice à emporté une toile pour habiller un salon lors d'une séance photo. Je mange sur le clavier un repas rapide, les murs filtrent à peine les vies voisines. Des voies agressives, des aboiements de chiens, les cris d'enfants et le quart d'heure « techno » du voisin du dessus. Yann sur msn en direct de Norvège, il est bientôt minuit demain le réveil sonne.