Grenouillages
Image: Frog, technique mixte sur toile de sérigraphie. ©Yann Eouzan 2006.
En inventant le premier outil, l'homme déléguais en un objet une partie de sa force physique et un peu de son intelligence. Comme la parole, l'outil était porteur de pensée et de puissance par delà le corps et en une région nouvelle.

Si l'homme a changé et la pierre à changée, nous ne pouvons ne pas voir comme à travers les actions nouvelles et le matériel neuf l'homme continue de jeter la pierre.

Seule susceptible d'être investie de par la suspension que la projection lui confère, la pierre incarne durant la trajectoire le désir pur encore dépourvu de lieu et de contexte, le désir formidable. Abstrait. Mais si l'a-topie n'a qu'un temps, précisément celui que détermine l'équation de la puissance d'éjection, la masse du projet et la force de gravité, il est passionnant de constater comme, déchue, érodée par les frictions d'un temps nouveau, l'utopie continue d'incarner l'échappée à l'espace et au temps de l'homme se projetant.

Le modernisme est la dernière grande vision universelle d'un futur dégagé par le sillage du progrès, et la fascination qu'il exerce aujourd'hui n'est pas tant due à une attention portée à un échec que l'on cherche à analyser pour mieux s'en prévenir (comme le prétend l'exposition), qu'au charme spécial de l'élan fougueux qu'il porte et auquel le goût âpre de sa mésaventure ne fait qu'ajouter.

Du voyage interstellaire que raconte le roman de science fiction auquel l'exposition emprunte le titre, ne compte pas tant l'utopie d'un paradis communiste déjà obsolète à la sortie de l'ouvrage que le geste fondateur d'une projection dans un futur. Comme le disait un poète dont j'ai oublié le nom : « Alors tu as su qu'ouvrir les yeux était ta fragilité et ta chance. Alors, de nouveau, tu as lancé les cailloux. »

Espace 315, Centre Pompidou. Michael Hakimi, Oskar Hansen, David Maljkovic, Paulina Olowska, Dan et Lia Perjovschi, Maya Schweizer, Clemens von Wedemeyer. 10 janvier-9 avril 2007.