Comment ne pas entendre en écho la nouvelle de Maupassant --« comment on se brûle la cervelle » ?
« Il est minuit. Quand j'aurais fini cette lettre je me tuerai. Pourquoi ? Je vais tacher de le dire [...] j'ai été élevé par des parents simples qui croyaient à tout. Et j'ai cru comme eux. Mon rêve dura longtemps. Les derniers lambeaux viennent seulement de se déchirer. Depuis quelques années déjà un phénomène se passe en moi. Tous les événements de l'existence qui, autrefois, resplendissaient à mes yeux comme des aurores, me semblent se décolorer. La signification des choses m'est apparue dans sa réalité brutale ; et la raison vraie de l'amour m'a dégoûté même des poétiques tendresses. Nous sommes les jouets éternels d'illusions stupides et charmantes toujours renouvelées. [...] ne relisez jamais vos vieilles lettres. »
Il n'y a qu'un pas de Mars à Saturne.
Un pas qu'aura annoncé Dostoïevski à travers les imprécations du sous sol, entendu Nietzsche, systématisé Freud : Il est une conscience du mal, une inclinaison à la souffrance par derrière la raison, lesquelles sont bien plus qu'on ne le suppose moteur de nos actes.
Les peintures de Marc Desgrandchamps semblent de même passablement dégénérées. Peinture du doute, doute de ce qu'elle met en jeu, de sa familiarité, d'elle même. Comme Kierkegaard, les œuvres (l'homme, je ne le connais pas) peuvent poser, non sans un certain dandysme espiègle, attentif et tourmenté, la grande alternative « ou bien... ou bien... » c'est à dire rien du tout. Drap rayé, sandales de plastique, mobilier simple d'extérieur, éléments de fixation obsédants, c'est la situation de ces silhouettes délaissées, ce qui en compose les interstices. Inertie énigmatique de souvenir d'impressions balnéaires proches de celles de Cremonini. Même transparence, superpositions, même caractère composé ou recomposé des souvenirs; un certain effet de « blow up » dit-il (Antonioni?). D'ailleurs quelques proximités avec d'autres italiens, De Chirico ou Luigi Ghirri, ces même intrigues exténuées. Adriatiques ? N'en déplaise à Marcel Duchamp, ce qui permet à Marc Desgrandchamps sa peinture c'est qu'il sait l'aborder bêtement, « bête comme un vrai peintre. » Enfantin même en certaines occurrences où il ne s'agit pas de dépeindre une prétendue réalité mais d'en apposer le signe par un geste ; figurer par tache/trait. Pas de naturalisme, pas d'analyse. C'est ainsi qu'une trace blanche posée négligemment sur une surface bleue est un nuage, qu'une biffure fait touffe d'herbe ou éclaboussure. Arbres et oiseaux ne sont que silhouettes d'une scène où se joue quelque chose de familier et d'anormal, il y a comme une malsaine atmosphère d'éclipse, un charme lugubre, perver. On pense au « beau ténébreux » de Julien Gracq. D'autres choses encore. Exténuée aussi la peinture mécanique, systématique.
Desgrandchamps est représenté par la galerie Zurcher: