En passant devant la vitrine d'une librairie, rue de l'école de médecine, j'ai vu ce livre de Yasmina Reza intitulé « dans la luge d'Arthur Schopenhauer ». J'avais apprécié le théâtre de Reza depuis « art », la première partie de son film « le pique nique de lulu Creuz » puis ses romans toujours un peu de l'ordre de la scène, images d'une situation scénique plus ou moins monologuée. Depuis Adam Haberberg je n'avais rien lu d'elle. Manqué sa « pièce espagnole » à cause du prix des places cumulé à la critique mauvaise. De plus je lisais en ce moment Schopenhauer.
C'était en allant au couvent des cordeliers, espace de l'école de médecine réhabilité en lieu d'exposition à l'usage du mam de Paris « hors les murs » dont les locaux sont toujours en rénovation. Il y avait une expo de Doug Aitken. A l'intérieur de l'ancien couvent, un volume de bois brut comme une réduction du bâtiment se composait de trois espaces en enfilade, soit un espace central où se situait un volume métallique, comme des écailles, fait de fragments réfléchissants et mouvants si bien qu'immobile dans la pièce on pouvait voir son propre reflet se désarticuler au grés d'un mouvement d'onde mural. De part et d'autre, en symétrie, deux pièces, théâtre de deux installations vidéo. La première, sombre propose une enfilade d'écrans. La seconde, cube ajouré est composé de quatre écrans transparents en lieu et place des murs. Décrire les vidéos serait laborieux et au fond périlleux. Les jeux de rythmes qui font que parfois le même film envahisse l'espace des écrans au même moment ou les séquences se répondent, s'alternent, glissent, sont à vivre. Par ailleurs j'ai pas été séduit par des images hyper codées, kitch, jouant d'effets grossement noués. Ca a un coté années 80 parfois on dirait des photos à la Lucien Clergue. Pas à mon goût. Avec des paroxysmes et des monotonies, des angoisses Antonioniennes ou Tarkovskiennes mais 1er degré. Pour moi, dans l' »utraworld » de Doug Aitken, chaque geste reste au niveau du procédé, ses fragments de kaléidoscope sont mis en corrélation sans pour autant jouer profondément l'un de l'autre, sans recul. On me dira que si, sans doute c'est une facticité qui joue les dupes sans en être, le peu qu'il dit sur ce qu'il fait ne m'a pas laissé entrevoir une telle démarche de sa part. Ainsi j'apprécie sa scénographie, ses mises en espace sans accrocher au contenu. En fait, les écrans auraient dispensé des fragments de filmes d'Antonioni, par exemple, j'aurais trouvé ça certainement très bien.
Enfin, le lendemain, attendant une copine place de la Sorbonne je rentrais me réchauffer dans une autre librairie et devais ressortir avec le livre de Yasmina Reza. On retrouve la structure en fragments évoquant les scènes d'une pièces, les enjambées d'un espace à l'autre où chacun s'affaire à monologuer sur son existence d'un ton caustique et désabusé. Après trop d'inertie, trop d'étouffement dans un quotidien fait de vacuités, les personnages, souvent retraités, s'épanchent tout d'un trait comme dans « une désolation » et on prend plaisir à boire ces confessions tout autant intimes qu'universelles. Comme à chaque fois on semble assister à une séance de psychanalyse, aveux d'un individu en crise, crise de la quarantaine, désabusé par la vie, un peu chiant à se plaindre, à en rajouter, à jouer son désespoir, un peu comme « le bavard » de Louis René des Forêts, metteur en scène de son bavardage mais terriblement sympathique. Et c'est un sentiment de vacuité espiègle de l'existence qui nous reste lorsque l'on clos la quatrième de couverture. Il y a un coté : mettre en dérision ses petites névroses quotidiennes, semblable à Woody Allen. D'ailleurs, la même présence du couple, du psy et de la judéité. J'ai bien envie d'acheter aussi « nulle part », sorti en même temps, pour parachever ma collection. Le problème c'est qu'on en sort comme l'on découpe un gâteau trop mou, étonné d'entailler déjà l'assiette ou comme on se laisse emporter par un courant, porter par l'eau, traversant le canyon sans s'en rendre compte. Rien n'accroche qu'un sentiment diffus, mais c'est aussi ce que j'aime. Chez Yasmina Reza, il y a une sorte de seuil franchi ; là où l'on devient désabusé et libre, de là on peut jouer avec le langage, avec soi, une certaine désinvolture acquise, une volubilité parfois.
Je résiste difficilement à te recopier la dernière partie du livre m'évoquant un Palomar un peu cynique ce qui, par extension, pourrait, tu m'excuses, te qualifier un peu. Du moins, je t'aurais bien vu entonner un tel monologue.
« Je marchais sur un trottoir, plutôt étroit, devant moi une femme avançait avec difficulté. Lentement, un peu zigzagant, de sorte qu'il m'était impossible de la doubler. La femme, de dos, paraissait agrée, et il n'y avait rien d'anormal dans sa difficulté de progresser, je veux dire elle ne pouvait pas faire autrement que de marcher lentement et en zigzagant. Je dois quand même ajouter qu'elle portait des sacs de chaque coté, tout en étant elle-même volumineuse, et quand même, ai-je pensé, quand les gens portent des sacs, ils devraient savoir qu'ils portent des sacs, cette femme a le droit de marcher dans la rue en portant des sacs, je le sais, toutefois on pourrait imaginer une manière de porter des sacs qui ne soit pas envahissante, lorsqu'on porte des sacs des deux cotés qui vous élargissent, on devrait se montrer gêné et en tirer les conséquences. Cette femme n'était pas du tout gênée et vous allez me dire que c'est un effet du hasard mais lorsque je tentais de la dépasser par la gauche, elle allait à gauche et inversement à droite lorsque j'allais à droite, de sorte qu'il m'a été extrêmement difficile de penser qu'elle ne le faisait pas exprès. L'âge n'excuse pas tout. On ne me fera pas rentrer dans cette stupidité du privilège de l'âge, sous prétexte qu'ils n'ont plus d'horizon, qu'est-ce qu'on voit, des gens imbus de leur fatalité qui prennent un malin plaisir à vous freiner. J'ai donc, chemin faisant, sur ces quelques mètres, développé une exaspération, une haine pour cette passante, une envie de la taper, de la faire gicler sur la bas coté, qui m'a effrayé et que je condamne bien sur, mais qui en même temps me paraît légitime, et c'est ce que je voudrais comprendre, au fond, pourquoi, pourquoi je ne peux me départir d'un sentiment de justesse et , oui, de légitimité intérieure si vous m'autorisez cette expression, comme si l'empire des nerfs, si décrié, avait néanmoins raison d'être, je veux dire sa raison morale, comme si mon droit de marcher sur le trottoir, à mon rythme, n'était pas moins impérieux, du point de vue moral, j'entends, que son droit à elle d'occuper le trottoir en dépit de son incapacité motrice, aggravée par le port de sacs des deux cotés. Sui je sais que je ne peux pas marcher sur un trottoir sans entraver la circulation des autres piétons, la moindre des choses me semble-t-il, la moindre des choses, je veux dire des politesses, des délicatesses, est de me retourner dès que l'entends des pas derrière moi, de me réduire tant que faire se peut dans une porte cochère, vous direz que ces gens sont également sourds, alors honnêtement, que font-ils dehors, emmurés dans leur solitude, toutes vannes fermées ? Nous devrions éprouver pitié et compassion et nous n'éprouvons que haine, nous devrions être patients et nous sommes impatients, tolérants et nous bannissons la tolérance. La moralité n'est-elle pas toujours, en quelque sorte, assouplie par les nerfs ? Est-ce qu'il existe une moralité sans nerfs ? Une femme se lève d'un bon pied, elle sort, elle s'en va dans la journée d'un bond pied, la voilà qui file vers je ne sais quelle destination d'un pas allant, je me souviens d'un médicament dont l'indication était manque d'allant, quand elle se trouve soudain empêchée par le corps d'une autre, non pas un obstacle de chair mais un grincement du temps, un corps qu'elle récuse de la façon la plus catégorique, inadmissible par avance, nous ne voulons pas être solidaire de la femme aux sacs, nous voulons marcher vite, nous n'avons pas l'intention de nous retourner jusqu'au moment où nous retournons pour voir le visage, une errer fatale, je me retourne pour voir le visage, je veux vérifier mon aversion, je veux confirmer ma froideur mais je vois tout de suite sous la frange de cheveux blancs le nez disproportionné, l'effort de vivre dans la joue pendante, je récuse la joue pendante, je récuse le nez, et les paupières, et la lèvre amère, je n'ai pas de temps à perdre avec un visage, un visage parmi des milliers d'autres que jamais je n'aurais distingué si je n'avais été exaspéré par le reste du corps, et qui maintenant me nargue, vient titiller une sensiblerie que je récuse, j'ai toujours su voyez-vous dès mes premiers jours d'étude, toujours su qu'il fallait s'armer contre la compassion, je l'ai su d'emblée, en médecine et ailleurs, il faut s'armer contre toute inclinaison, contre la compassion, contre la tendresse, je ne prononce même pas l'autre nom, le nom vénéré du monde contre lequel, je suis catégorique, il faut s' armer jusqu'aux dents, non contente d'avoir entravée mon passage, la femme aux sacs vient persécuter mon esprit, la petite coiffure ondulée et aplatie qui couvre le front, m'entraînant dans un élan contraire, le petit crêpage blanc d'une densité anormale qui semble comme posé entre les tempes générant un amollissement que je réprouve, je ne veux pas être happée par un visage, toute la vie nous sommes happés par des visages, nous tombons dans le gouffre des visages, pour peu que je marche dans la rue, un beau matin, de ce pas allant et belliqueux, qui constitue l'essence même de la marche, pour ne pas dire la félicité, je tombe sur une femme sortie pour briser mon élan, munie de deux sacs latéraux, comme si sa seule lenteur, son seul cheminement hébété ne suffisait pas, un obstacle qui me force au contact et à l'impatience, mais qui ne serait qu'un vicissitude sans dimension humaine, aussitôt oubliée, si par une erreur fatale je ne m'étais retournée. La femme aux sacs à les joues d'un enfant fâchée, un gonflement qui me désobéit, un mufle qui me désobéit, pourquoi faut-il qu'au détour d'un trottoir, un visage de bête essoufflée vienne m'encombrer, au nom de quelle vertu dois-je subir la tyrannie d'une pitié imprévue, de dos comme de face cette femme me harcèle, de dos comme de face elle me persécute, pour un peu je lui présenterais mes excuses, je caresserais la joue pendante, je porterais les sacs, rien que d'y penser voyez-vous, j'ai senti remonter la barbarie, la violence que j'affirme légitime, qu'est-ce qu'elle a dans ses sacs, qu'est-ce qu'elle y a mis pour ployer avec cette insistance, vous ne m'enlèverez pas de l'idée qu'il y a un forme d'impudeur à se montrer harnachée et ployante, et à moitié paralysée, en plein trottoir, comme si de rien était, comme si elle n'avait pas besoin d'aide, une attitude amère, une accusation muette jetée à la face du monde... »
Je pourrais continuer comme ça à l'infini, c'est un plaisir. Que ça nous prenne comme un flot envahissant et qu'au final ça nous dépose, ça nous laisse là, saoul.
Du coup j'ai allongé déraisonnablement le courrier et je n'ai plus l'occasion de te parler de John Giorno par exemple dont j'ai vu une expo galerie du jour (Agnès b). J'ai apprécié les vidéos où il monologue en construisant, déconstruisant comme un poème épique fait d'élucubrations et de sentences à la manière d'un prédicateur. Certaines de ses phrases étaient extraites et encadrées comme des adages « say no to family values »... m'ont une fois de plus rappelé les phrases que tu extrayais des conversations écoutées où encore des étiquettes que nous collions de concours. Des vérités lapidaires, subversives au service d'une forme poétique singulière. « je fais la queue mes courses à la main ++et je veux sortir++ sans incident », « chacun est une déception totale »... Résisté à acheter des bouquins de lui éditées chez Al Dente.
A part ça, un peu déçu par « du bon usage de la lenteur » de Pierre Sansot et son petit coté régressiste malgré ses parties séduisantes, dernière page du livre 4 de Schopenhauer, reste les 1000 pages de l'appendice et suppléments. Ce dernier livre à un coté mystique dont je me serait passé, jusque là j'agréais. Et puis comme d'habitude, les expos Dada à Beaubourg, Ron Mueck fondation Cartier et ses troublantes figures oscillant entre objet et possibilité d'une personne; Stella et Deacon chez Templon, Tuogo chez Villepoix, Rosson Crow (23 ans et déjà une star) à tout vendu chez Obadia, belle expo Kounellis chez Carsten Grève...