Il se fait l'effet, dans cet « étoffage » de l'œuvre, non pas d'un déplacement ou d'une réévaluation radicale, d'une ligne qui gagne sur un horizon, mais du travail d'un sculpteur faisant tourner sur sa selle tripode un groupe de figures d'argile dont il évalue et ajuste à petites touches les rapports. Tout à son art, aux exigences de son idée, de ce que réclament à la fois l'équilibre géométrique et la sensualité des volumes et des courbes, il n'a bientôt plus de regards pour les modèles qui, délaissés, ont lâché la pose pour retrouver leurs gestes courants, leurs attitudes naturelles ; ou peut-être même ont quitté l'atelier. C'est un travail de mémoire. C'est-à-dire un travail de reconfiguration, théâtre des projections que le présent subrepticement porte sur son passé. Et celui qui l'écrit, tout à fois tente d'éclairer, à la lumière de connaissances acquises ce que celui qu'il était a vécu, ce à quoi il était pris sans le savoir, et de se convaincre (et nous avec) que ça c'est bien passé ainsi. Je dois pour ma part beaucoup à la découverte de la phénoménologie, à ce titre que donna Husserl à un petit livre difficile et qui devait résumer le nœud de beaucoup de choses : « la terre ne se meut pas ». D'un côté, la connaissance scientifique nous a appris à considérer dès notre prime enfance le disque pâle qui accrochait sa veilleuse au ciel du soir comme une sphère monumentale. De l'autre, notre expérience sensible nous laissait voir un disque comme éclairé par lui-même que, tendant le bras, nous pouvions tenir entre nos doits en pince. Aussi bien il serait dangereux, d'ignorer voir de nier ce que la connaissance objective nous apporte, nous perdrions quelque chose de précieux à la voir complètement désenchanter le monde en négligeant les réalités subjectives ou naïves. Il n'y a de vérité ni isolée dans les sciences, ni isolée dans les mythes, mais dans la conjonction, la coexistence, la danse des deux. Dans la combinaison des points de vue. Et si l'écrivain se sera souvent réclamé de Descartes et de sa méthode, n'aura eu de cesse d'affirmer la vocation de l'entreprise de connaissance ou d'élucidation à laquelle s'est retrouvé voué celui qu'il était, vis-à-vis de ses parents, des corréziens isolés et de l'enfant ignorant de tout auquel l'adulte devait répondre, affirmant que la connaissance désenchante, le charme qu'il met dans ses récits, les tableaux qu'il brosse travaillent dans le même sens que la poésie pour Yves Bonnefoy ou Antoine Emaz. Le travail de la langue, la composition de ces scènes à forte charge sentimentale viennent nuancer voire inquiéter l'empire de la raison cartésienne ou de la pensée conceptuelle. Le récit réenchante la théorie et l'analyse.