Le paradis perdu de Laurent Proux

« Nul ne peut aujourd’hui trépasser sans voir Naples
A l’assaut des chefs-d’œuvre ils veulent tous courir
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables
Voir votre académie, madame, et puis mourir »

Georges Brassens

« Il ratifia sans fausse honte le déroulé versicolore d’épisodes impensables sans lui, jamais vus, et par chacun reconnaissables. »
Pierre Parlant

« Ici on constate qu’ils ont des projets, qu’ils désirent des quantités de choses et qu’ils s’occupent très sérieusement de leur bonheur. Ils le font sans raideur. S’ils mènent un combat ce n’est pas en armure mais nus et frottés d’huile pour glisser et ne donner prise à rien. »
Jean Giono

C’est un de ces tableaux que l’on saisit mal et dont le charme est semblable à celui que l’on reconnaît aux images des rêves, aux commerces dont le naturel se joue des causalités ordinaires de la vie atmosphérique, où les corps flottent ou ondulent à la faveur de caprices extatiques, de contorsions chorégraphiques.
Et somme toute ce n’est pas le seul à songer tout haut comme on le surprend à le faire. On a vu ici et là des Saint Sébastien à l’érotisme trouble, des Christ au jardin des oliviers allant sur la pointe des pieds en survolant le sol, des guerriers lascifs, et tout Greco ou presque n’est qu’hallucinations convulsives, extases ou transports mystiques.
Celui-ci est attribué à Tiziano Vecellio, dit le Titien, après avoir été longtemps crédité à Giorgione. Et possiblement pourrait-il s’agir d’une œuvre à quatre mains, Titien parachevant la composition à la mort de son ainé, après 1510. Il est aujourd’hui titré Concert champêtre. Il a été nommé Scène pastorale, avant. Purs titres d’usage. Ni l’un ni l’autre ne convient vraiment. Autant dire Groupe de figures dans un paysage et y accoler un numéro d’inventaire.
Ses dimensions ont quelque peu varié à l’occasion de son installation dans telle ou telle collection. Il a été étendu, puis raboté. Et les analyses ont révélé que le personnage féminin de gauche a donné lieu à plusieurs repentirs avant de se stabiliser dans cette noueuse torsion (l’esquisse sous-jacente donne une silhouette proche de la femme nue à droite de L’amour sacré et l’amour profane).
On ne sait que faire à vrai dire de ce qui s’épanouit sous nos yeux, de ces bribes de village qui percent derrière les arbres, de ce berger qui mène son troupeau dans l’ombre, de celui-là tout près de nous, pieds nus, écoutant presque mélancolique un joueur de luth à la mine triste et grave richement habillé, de leur étrange intimité, de ces femmes impudiques que nous seuls semblons voir, muses peut-être qui auront fait songer Manet à une équivoque partie fine. L’une suspend sa flûte pour observer les hommes, l’autre verse un peu absente de l’eau à ce qui pourrait être une source comme la légende dit qu’elle font.
Oui, tout cela semble répondre pour nous aux caprices et facéties des rêves qui n’ont pas le souci de se légender et aiment à brasser indifféremment les sources et les tons, détournant les réminiscences, brodant avec malice. Dans ces affaires le sujet souvent est prétexte ou manière de s’autoriser à simplement peindre amoureusement des corps dans la lumière ou des lumières sur des corps. Ou doit-on entendre que les rêves sont cet espace où le sens s’affranchit de la grammaire courante et où les images s’épanouissent selon leurs désirs ? Le lieu où l’imagination se dissipe, s’ébroue, digresse, divague ? Où elle est libérée, joueuse ? Et que la peinture en est naturellement le lieu ?
Titien ou Giorgione nous auraient-ils laissé le programme de leurs œuvres les plus équivoques, j’ai le sentiment que demeurerait quelque chose d’un doute. L’explication ne pourrait tout à fait coller et clore le débat, évacuer le trouble. Un tableau n’est jamais seulement le résultat d’un programme. Il n’est jamais que de l’intelligible mis en image. Il est un corps organique avec son épaisseur, son histoire, son ou ses doubles-fonds, son inconscient. Un corps à corps avec l’impalpable.
Aussi, pointant cavalièrement les figures, le paysage, nous n’avons presque rien dit de la réalité du tableau, sa composition, ses lignes de force, la répartition des teintes, des masses, des lumières, les textures, transparences, empâtements, les multiples mondes qui s’entraperçoivent dans les détails, l’impression d’ensemble. Comment tout cela s’installe et s’épanouit dans l’œil, c’est-à-dire dans le corps qui sans qu’on le conscientise nécessairement se projette dans cet espace fictif et retourne en lui à la manière d’un miroir ce que palpe le regard. Rien dit non plus de cette excitation intellectuelle que produisent ces pièges, ces architectures visuelles dont la science emprunte manifestement à Giovanni Bellini, à cette musique ou chorégraphie sous-jacente des espaces et des corps, pans de murs, ruptures, lignes droites, enchâssements, découpes des paysages avec lesquelles les corps composent si ce n’est l’inverse.

Laurent Proux s’intéresse au corps au travail, à l’usine, à l’homme et la machine. En miroir ou en pendant il poursuit aussi une série de tableaux à l’allure édénique où couples et groupes s’ébattent nus dans l’herbe ou autour d’un arbre dans la plénitude d’une lumière comme perpétuellement naissante qui dore les peaux. Moins encore que chez le Titien on ne saurait dire dans quelle narration les attitudes et les poses dans lesquelles nous les surprenons s’inscrivent. Tout est ici suspendu ou voué à se répéter très lentement, lascivement à la manière des images obsédantes, insistantes bouclant sur la brève séquence d’un geste, d’un frôlement, d’un regard. Jeux, ébats, corps à corps aussi ambiguë que celui que film Pasolini dans Accatone quand on ne sait plus dire si les deux jeunes hommes se battent ou s’enlacent. Kâma-Sûtra semblable à celui que produisent les rêves, les fantasmes où les corps sont plus souples, moins pesants et les interactions plus déliées, où tout ne semble dans le délire ou la fièvre qu’harmonie stellaire, hypnotique, hallucinée, « luxe, calme et volupté ».
Les corps eux-mêmes sont monstrueux, délirants, dégingandés, laxes, gourmands, bachiques, jouant au Carpeaux, au Bernin, au Picasso-minotaure ou aux Demoiselles d’Avignon, à l’Odalisque ou au Bain turc d’Ingres, aux fils de Laocoon sous le pinceau du Greco. On jurerait y reconnaître les baigneurs de Cézanne, les danseuses de Matisse, les métamorphoses érotiques d’Hans Bellmer, les colosses des fresques et des premiers tableaux de Guston. L’organique parfois s’y confond avec le minéral à l’image de ces divinités antiques personnifiant les éléments, de cette femme gironde étendue vallonnant à l’échelle du paysage par laquelle on représente parfois Gaïa. Ou comme dans les sculptures d’Henri Moore, de Laurens.
Tout cela rêve et se mêle, divague gentiment ; exhausse cette beauté convulsive qu’annonçait André Breton. On ne serait pas étonné de surprendre entre les herbes hautes ou adossé au tronc d’un arbre un de ces cannibalismes amoureux qui fascina Picasso autant que les surréalistes. Une de ces figures mi-humaines mi-divines comme en sculpta Giacometti à l’époque de sa Femme tenant un objet invisible ou Max Ernst avec son Capricorne.

On trouve en Inde, sculptés en bas-reliefs, sur des frises au Cambodge, sur plusieurs sites en Indonésie, des voluptés semblables où danseuses et musiciennes travaillent à abrutir la conscience et comme épanouir symétriquement les insinuations des sexes, les appels des corps. Des foules n’ayant pour costume que ceintures et bracelets peuplent les chapiteaux, les entablements, les niches comme le feraient des motifs ornementaux, inventant une fluide continuité faite d’audacieux nouages. Partout, de proche en proche, on s’aime et on se pâme, organise des rencontres, des attouchements, des emboîtements, plus ou moins compliqués et toujours scénographiques et souples. La contagion est semblable aux ondes qui se poussent et s’expansent à la surface de l’eau, irradiant depuis le lieu où on a jeté une pierre. Aussi pourrait-on parler de houle. D’énorme remuement chaloupé et lancinant : il semblerait que dans ces contrées l’on s’aime comme tout le village sur la place centrale scie du bois en chantant, comme ailleurs on ramande les filets ou noue des épissures.
Les amants chimériques de Laurent Proux sont moins industrieux. Ce sont parfois des couples lézardant qui se lient ou se cramponnent à la faveur d’une sieste câline ou crapuleuse. Au bord de s’hybrider, nonchalantes, rêvassant des rébus de gestes, des pantomimes de marionnettes dans ce noble silence que Winckelmann attribue à la tempérance grecque. Des callipyges, des félines, des éphèbes. Quelquefois ce sont des groupes comme perdus dans leurs pensées à la façon des enfants qui s’ennuient et piétinent un terrain vague grimpant dans les branches d’un arbre, se chahutant gentiment, se tordant les bras comme on se tourne les pouces. Des groupes esquissant des figures d’acrosport ou des sculptures de groupe, façon Michel-Ange ou Laocoon. Des souvenirs de tableaux du Pontormo, du Titien, du Greco, de Lempicka, des figures de la Villa des Mystères, des fresques de Santorin guident leur inconscient tandis que le soleil les cuit et que les branches participent à ces lascivités en zébrant les croupes et les ventres, en jetant dessus comme à l’encensoir un hachis d’ombres. Innocente Arcadie. Humanité édénique affranchie de toute culpabilité. Affranchie du temps, des conséquences. Suspendue dans ce temps d’avant la chute. Toute vouée à jouer dans les marges du sens strict, dans le dédain de toute efficace qui ne soit pas d’abord esthétique et subséquemment plaisant. Jouissant d’être vive et désirante, de la caresse des herbes, de la chaleur du printemps glissant vers l’été, de sa paisible et langoureuse innocence. Mais des grimaces aussi et des tourments que les désirs impriment aux corps. Dont on pressent parfois qu’elles s’agrippent désespérément à ce mirage comme on cherche à retenir un rêve au seuil du réveil. Qu’elles sont semblables à ces mains que tordent les pleureuses en s’essorant l’âme, le visage froissé.
C’est qu’on ne suspend pas indéfiniment le vol du temps. Que l’on n’étouffe pas durablement le tumulte. Que le drame veille. Que les femmes sont parfois, comme l’écrira Georges Bataille, belles « comme on tue ».