J'ai tendance à adopter le précepte de Marc Aurèle selon lequel il faudrait faire toujours, pour soi, une définition ou une description de l'objet qui vous tombe sous le sens. Les textes, par le principe des vases communiquant, faisant office de réceptacle à ce que l'on peut formuler de considérations à part soi.
C'est une des rares incriminations de Yann(E) à l'encontre de ces écrits desquels, par ailleurs, il est l'un des plus enthousiastes et fervents défenseurs : Ces accumulations de lectures commentées.
Il préfère les évocations de moments de rien où le texte tente de piéger le regard (ou l'inverse), le récit à l'essaie. Comment une mouche bourdonne dans l'oreille de celui qui s'endort.
Néanmoins, fidèle à la rigueur d'un journal relatant la succession des événements communs, banals d'une existence, de la construction de son auteur par ses lectures, je persiste à l'exercice.
Un jour, j'ai été séduit par l'acquisition gratuite de trois livres et d'un appareil à faire des crêpes miniatures. Peut-être un réveil fuchsia m'était-il offert avec si j'utilisais mon bon de réduction dans l'achat immédiat d'un quatrième ouvrage. Donc trois livres de cuisine plus une crêpière plus un autre livre (Proust) plus un réveil matin. Inventaire fantasque comme seuls parviennent à en concocter les inventeurs de chimères, les paniers de loto et les magazines TV à grand tirage. Depuis, chaque trimestre, il me faut acheter chez France Loisirs un ouvrage de mon choix sous peine d'en recevoir un du leur. Redoutant de me voir commis d'office « l'oiseau de cachemire », une « chatoyante histoire d'amour et de [je ne sais plus quoi] », j'y suis allé acheter, de ma main, le dernier Modiano. Il y est question de sa vie, du moins ce qui en constitue la première partie ; et du suicide par défenestration d'un chow-chow délaissé. Autobiographie (au pas de course) sur fond de marché noir. Il dit lui-même rédiger ces pages pour s'en acquitter, comme l'on rédige un constat, dresse un procès verbal. A titre documentaire : « les événements que j'évoquerai jusqu'à ma 21ème année, je les ai vécus en transparence -- ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie..»
Je me suis essayé à diverses reprises à la narration par succession de constats au ton détaché -- comme l'on commenterais des images arrêtées issues d'un film -- et me suis surpris, parfois, à toucher paradoxalement certaines choses de plus près. Comme si la distance mise, comme une pudeur, un désabusement, rapprochait finalement, trahirait les liaisons subreptices qui sont là par commotion.
J'avais croisé un « à sois même » de Schopenhauer ; le dernier livre de Kierkegaard qu'il m'a été donné d'apprécier exhibait la même dédicace. Et les pensées de Pascal. Aussi fallait-il que je me procure les fameuses « pensées à moi-même » de Marc Aurèle.
Ces pensées, comme un dialogue platonicien dont un des protagonistes serait vacant, ont le ton d'un auto-examen à l'issue duquel l'empereur s'emploierait à vivre en stoïque. Constatant son extrême relativité, son extrême petitesse au milieu de l'univers -- ce à quoi Pascal sera plus tard sensible -- il semble dire « à quoi bon », mais au fond de sa quête d'humilité, ses exhortations contre la peur de la mort n'ont de cesse de révéler paradoxalement ses craintes de disparition totale. Evénement qu'il se persuade de classer parmi tant d'autres, participant de l'ordre harmonieux de l'univers mais qui monopolise une grande partie de ses réflexions.
Si le coté dogmatique d'une pensée n'admettant que la toute puissance de la raison, l'insignifiance de la mort, la mesure dans les passions ou la soumission à un ordre universel ne peut me séduire, cette tournure de la réflexion participe des questionnements induits par le blog. Paradoxe des écrits intimes publiés, au fil des pages on voit s'insinuer un dialogue entre le « moi » et le « je » qui donne à ces textes une double visée d'auto-examen, et d'enseignement d'abord à soi-même mais proche aussi de tout un chacun. De ces moments où l'action nous laisse en répit et qu'il nous est permis de faire retour, c'est-à-dire distance d'avec une partie de nous même pour en juger au moyen de la seconde, on en retrouve les mécanismes de l'homme qui pense, doute, se persuade. Celui qui, ayant acquis une certaine perplexité vis-à-vis de l'existence, tache de faire au mieux.
Je lisais aussi, dernièrement, d'un autre ton, les lettres qu'Ernestine Chasseboeuf rédige à tout le monde pour les entretenir du problème du prêt payant en bibliothèque. (La brouette et les deux orphelines -- Ivan Davy/Deleatur édit .) S'il n'y parait pas, les lettres de la mémé, s'inscrivent dans ces interrogations récurrentes de mes écrits et de mes productions picturales, à savoir : les variations au sein d'une continuité. Un peu comme un exercice de style à la Queneau , une requête constante, des interlocuteurs variés, une forme constante qui s'achève toujours par la formule « ...et j'espère que ma lettre vous trouvera de même. » qui n'est pas sans rappeler le « ...est c'est ainsi qu'hala est grand » qui concluait chaque chronique d'Alexandre Vialatte. Comme Vialatte aimait à placer, quel que soit le contexte, un éléphant, Ernestine prend soi d'écrire « brouette » parfois, car c'est un mot qu'elle affectionne. D'ailleurs, si elle roule en triporteur (ou minicomptesse), c'est entre autre parce qu'il lui rappelle sa bien aimée brouette. Par ailleurs, j'aimerais mettre la main sur les poésies faussement naïves et franchement truculentes de la nonagénaire. Je n'en ai trouvé qu'une à ce jour qu'il me faut recopier (en pensant aux textes de Dubuffet, d'André Martel...).
« Le printemps
Le retour du printemps habille la prairie,
C'est le moment d'bêcher que m'a dit mon voisin,
Tout est couleur de joie, du jaune et puis du gris,
Mais moi j'ai pas le temps, faut que j'aille au turbin.
Tout pousse dans les prés, boutons d'or et jonquilles,
Les mauvaises herbes aussi, ah, Bon Dieu les salopes !
Le temps est revenu enfants, de jouer aux quilles,
Allez-y donc pendant que j'arrose au roundope.
Que le printemps est beau quand la météo va,
Tu voudrais pas mignonne t'éloigner quand j'arrose,
Ca pourrait m'éviter d't'asperger les nougats,
J'vais pas t'le dire deux fois, oui c'est à toi que j'cause.
Les oiseaux font leurs nids, les lapins sont en rut,
Les crapauds, les grenouilles surveillent leurs têtards.
Le retour des légumes nous sauvera du scorbut,
Mais maintenant j'arrête, je vois qu'il se fait tard. »
Comme elle le dit, Ernestine, les vieux sont des jeunes comme les autres et elle continue sa correspondance acharnée. J'aimerais aussi mettre la main sur « Le parler de la France d'à-bas ». Illustrées par nombre d'exemples, les définitions n'ont rien à envier à celles du Littré. Exemple pour le mot « Berzouette » : « sorte de brouette comme les brouettes ordinaires de maintenant, sauf que la roue était à l'arrière, du côté des pointilles, et c'était pas pratique, surtout très chargé : La découverte de la berzouette-à-roue-devant a changé la vie des perrotiers (Fraysse). »
Pour l'instant il me faut préparer cette satanée agrégation à laquelle je suis pré inscrit avant d'être inscrit (attendre le 3 novembre pour cela). Si les concours ont bel et bien lieu en avril, ça fait une assez courte année scolaire ! Donc, prochain ouvrage à traverser : « ornement et crime » par l'architecte Adolf Loos. Les 150 pages que j'en ai lu pour l'instant m'imposent cette première réaction : comment se peut-il que ce qui constitue la masse des « individus moyens » soit autant bornée ? Et cette inquiétude : Ce qui est ici mis en lumière à la charnière du 19 et 20ème siècle par le grief fait par tous à l'architecture épurée, logique, simple, sans ornementation factice, n'advient-il pas aujourd'hui sous une autre forme ? Faut-il que les gens aient la vue bien courte pour qu'ils ne s'aperçoivent pas que leur argumentation est victime d'un travail « en roue libre » d'une pensée qui se perpétue par habitude sur des fondations obsolètes ? Dis-moi, t'as commencé toi le programme du capes ? Dis moi ce que tu en penses.