Ouvres conceptuelles se présentant comme un discours sur l'art, ouvrages critiques ou historiques, magazines, blogs, pratiques curatoriales, jusqu'au dialogue intérieur qui argumente les choix que l'artiste à l'ouvrage va opérer, le discours, l'exégèse sont partout en surnombre. Alors : « l'art peut-il se passer de commentaire(s) ? » c'est la question posée lors du colloque/conférences organisé dernièrement au MAC/VAL.
Un extrait de Philippe Coubetergues permettra d'apprécier la question.
L'un -- L'art peut-il se passer de commentaire ?
L'autre -- Je me le demande. Vous croyez que c'est souhaitable ?
L'un -- Je ne sais pas. Je me dis qu'une œuvre qui se passerait de commentaire serait réussie. Non ?
L'autre -- Il faut voir. Vous semblez parler d'une œuvre qui relèverait de l'évidence, qui se suffirait à elle-même. C'est le propre d'une œuvre d'art, non ? Qu'entendez-vous par commentaire ?
L'un -- Toutes ces explications que l'on entend, toutes ces justifications de l'oeuvre.
L'autre -- Mais il y a bien d'autres formes de commentaires !
L'un -- Ah oui ? Lesquelles ?
L'autre -- Eh bien, je ne sais pas, les commentaires critiques, les commentaires poétiques, philosophiques, qui ne visent pas forcément la promotion de l'œuvre, même si c'est une conséquence indirecte. L'œuvre suscite toute sorte de commentaires en bien des instances et cela n'entame en rien sa qualité d'œuvre d'art.
L'un -- L'art doit parler de lui-même, ne pas dépendre de ses interprétations pour exister. Toutes les appropriations, appréciations et autres commentaires sont autorisés, bien sûr, mais il faut rappeler qu'ils n'engagent que celui qui les tient.
L'autre -- Effectivement, le commentaire n'engage que le commentateur, pas l'œuvre.
L'un -- Alors qu'on a tendance à croire que ce qui est dit sur l'œuvre, c'est ce qui doit être dit ; quand ce n'est, dans le meilleur des cas, que ce qui peut être dit. L'art doit pouvoir se passer de commentaire, c'est une affaire de contemplation, de méditation intérieure.
L'autre -- Croyez-vous que ce ne soit pas une forme de commentaire ? Un commentaire muet, silencieux du moins ?
L'un -- Voilà, c'est bien cela ! Ce que je n'aime pas dans le commentaire, c'est le bruit qu'il fait. Ca sonne souvent comme un argumentaire. Ce sont des paroles qui cherchent à convaincre, à persuader. Au final, ce sont des paroles qui agissent, et non pas l'œuvre elle-même.
L'autre -- Mais il n'y a pas que les paroles qui font commentaire. Tout le contexte de l'œuvre agit également comme un commentaire. L'accrochage, les œuvres exposées à proximité, l'éclairage, la couleur du mur, l'architecture, tout cela agit sur notre regard, sur notre approche de l'œuvre.
L'un -- Sans compter que bien avant que les œuvres soient réellement approchées par le public, elles sont largement annoncées, médiatisées, dévoilées, dévoyées parfois.
L'autre -- C'est un risque à prendre. L'œuvre doit exister au risque de son commentaire. Comment pourrait-elle y échapper ?
L'un -- C'est sûr ! Elle n'a aucune chance.
L'autre -- Par ailleurs, l'œuvre est elle-même une sorte de commentaire, de témoignage. D'une certaine façon, l'art commente toujours le monde, la réalité, les choses. Alors un peu plus ou un peu moins !
L'un -- Il est vrai aussi que les œuvres se commentent les unes les autres, dans le jeu des influences, des citations, des héritages, y compris des ruptures. Il est vrai qu'elles n'existent pas comme ça toutes seules, qu'elles ne viennent pas de nulle part, qu'elles manifestent toujours un rapport à quelque chose. Mais les commenter revient à commenter du commentaire. C'est redondant !
L'autre -- C'est peut-être un commentaire au deuxième degré, mais au moins il n'y a pas de contradiction de nature. Au pire, c'est une redite, au mieux, c'est un éclairage, un écho.
L'un -- En somme, vous dites que commenter une œuvre reviendrait à énoncer sa qualité, sa force, sa puissance de commentaire ?
L'autre -- L'histoire de l'art, par exemple, cherche à renouer les liens de causalité, de conséquence d'une œuvre à l'autre, le lien chronologique d'un déroulement ; elle fait apparaître la cohérence des successions et des héritages. L'esthétique, et plus généralement les théories de l'art étudient la valeur signifiante des œuvres à la fois en tant que résultats, démarches, processus. Les commentaires de cette nature apparaissent comme autant d'exégèses, d'éclaircissements sur cette capacité de l'œuvre à se révéler elle-même ainsi que son contexte.
L'un -- Tous les commentaires ne sont pas aussi bien intentionnés !
L'autre -- Effectivement, il faudrait distinguer cette sorte de commentaire attentif à l'œuvre d'un commentaire plus indifférent, plus autonome et moins redevable, n'hésitant pas à détourner au besoin le sens de l'œuvre. Tous les coups sont permis, dans la limite des droits de l'œuvre, des droits de l'auteur !
L'un -- Le droit ne protège pas de tout ! On en reviens à la question des appropriations. Les commentaires s'approprient les œuvres en ne les respectant pas toujours.
L'autre -- L'art est affaire de spéculation en tout genre, vous savez. Une œuvre vit de ses commentaires, elle n'existe qu'à travers les multiples formes d'appropriation qu'elle suscite.
L'un -- Vous avez raison, même son prix est une sorte de commentaire ! Et pas toujours des plus éloquents.
L'autre -- C'est le regardeur qui fait le tableau. Le commentaire participe de l'œuvre. Je ne sais pas s'il fait l'œuvre, mais rien ne lui convient mieux comme traitement. L'œuvre doit faire parler d'elle par nature, sans quoi elle n'est rien. Ce sont les commentaires d'aujourd'hui sur les œuvres d'hier qui les rendent si actuelles, si présentes, quand elles appartiennent pourtant au passé.
L'un -- En fait, ce qui gêne le plus dans le commentaire, ce sont les mots, la parole qui se substitue aux images, le lisible qui remplace le visible, l'intelligible qui remplace le sensible. Comme si la tentative visible était finalement vaine. La parole tient toujours à avoir le dernier mot.
L'autre -- C'est un vieux débat. Tout l'art occidental est un peu fondé sur cette dichotomie. La peinture conçue sur le modèle de la poésie et inversement. [ut pictura poesis] C'est une concurrence plutôt fructueuse en définitive. Les images aussi cherchent parfois à se substituer à des textes. Dans ces jeux de report, de transfert, s'insinuent bien des commentaires fort appréciables.
L'un -- Les mots risquent de dire avec trop de clarté, trop de précision, ce que les formes parfois ne font qu'évoquer. Les mots s'affirment de façon trop univoque, ils cherchent à s'imposer comme un équivalent complet qui n'est, en vérité, que partiel et partial. Le commentaire donne des explications quand on ne cherche pas forcément à en avoir.
L'autre -- Par commentaire, plutôt que le « pourquoi de l'œuvre », on peut entendre le « comment » : comment l'œuvre est advenue, par quels chemins elle est passée, comment l'œuvre est une œuvre et à quels yeux. Comment elle l'est aux yeux de l'artiste, du public, des historiens, aux yeux des critiques, des collectionneurs, des mateurs, aux yeux du commentateur lui même.
L'un -- Commenter une œuvre peut consister à évoquer les paramètres de son apparition et de son existence, son contexte, sa matérialité, ses références, ses modalités, faire apparaître la multiplicité des possibles à travers lesquels l'œuvre a tracé sa voie, dans la perspective de sa polysémie qui reste irrévocablement discutable.
L'autre -- Voilà ! Un commentaire éclairé et éclairant, qui décrirait la modalité de l'œuvre plutôt que sa causalité, le comment plutôt que le pourquoi. Les modes d'existence de l'œuvre, son mode de fonctionnement en tant qu'œuvre, plus que sa cause, plus que sa raison d'être, plus que son origine entant que « raison », sa « mécanique » plutôt que son origine raisonnée et raisonnable, quand on sait qu'une œuvre d'art est rarement le fruit d'une intention raisonnable.
L'un -- Oui, c'est cela que l'on serait en droit d'attendre d'un commentaire. Il s'agirait de re paramétrer l'œuvre pour celui qui la découvre ou qui s'y intéresse, de la re-contextualiser aux yeux du public. De la remettre en piste, de la remettre en route, pour filer votre métaphore mécanique.
L'autre -- Quand on écoute un conférencier s'exprimer sur une œuvre, on s'attend toujours à ce qu'il soit détenteur d'un savoir secret qui tout d'un coup viendrait tout expliquer, à commencer par sa qualité d'art.
L'un -- Sa géométrie secrète ! Le secret caché de son origine, coté fabrication, le secret enfoui, oublié, impossible à déceler dans l'œuvre elle-même. On s'attend à des révélations, c'est vrai. Un dévoilement, une mise à nu.
L'autre -- Alors que les meilleurs conférenciers ont soin de ne rien déflorer. Les meilleurs exégètes ne font qu'augmenter le mystère, l'énigme de l'œuvre ne fait que s'épaissir. Leur commentaire consiste en d'infinis détails assimilables à autant de paramètres liés à l'existence de l'œuvre. Plus des paramètres sont nombreux, plus ils sont soumis à spéculation, et plus le mystère de l'œuvre fait des adeptes. Cette spéculation est de même nature que l'œuvre, je crois. L'exercice, ou plutôt l'expérience de cette spéculation fait partie de l'œuvre. Elle ne représente pas la valeur ajoutée de l'œuvre, elle relève en fait de son essence. Cette spéculation est essentielle.
L'un -- Alors c'est un jeu ! Une construction ! Vu sous cet angle, je peux comprendre. Ca donne envie de participer, ça donne envie de jouer. Et de cette œuvre, vous diriez quoi ?
In « l'art peut-il se passer de commentaire(s) ? » -- edit. Mac/Val -- interlude de Philippe Coubetergues.