Miroslav Tichy
C'est inouï dans le dénombrement d'une foule de constater par les visages et les gestes un à un percutés ce que chacun porte en soi. A hauteur individuelle toute une humanité farouche et émouvante soutenue par la belle innocence d'être. Qu'on y soit attentif, chaque visage suggère un coup de foudre, chaque geste un épanchement. S'explique-t-on jamais l'attraction des formes sur nos âmes, les élans qu'elles inspirent, la sensualité d'une jambe étendue sur l'herbe, de hanches élégantes et naïves, de l'accroche d'une épaule, de l'existence tactile de quelques mèches dans le creux de la nuque, d'un dos nu. De la courbe serpentine pour William Hogarth, pour Baudelaire et tous les romantiques. De ces fragments de corps caressés de tissus comme les peignait Gérard Schlosser qui retiennent en leur replis un instant tous les attraits, tout l'appétit de vivre. Nous glissons sur le monde un regard cursif retenu parfois par nos désirs, par une évocation morbide, tragique ou par un trait d'humour qui ne serait peut-être au fond que mort et désirs mêlés dans une allure de jouissance distancée. Nous caressons les reliefs du visible. Communément ces désirs et ces peurs en surface de la réalité font, par l'attentive « distance amoureuse » dont parle Roland Barthes, des manières d'images prégnantes. Images volées à la continuité du monde, prélevées au mouvement, à l'enchevêtrement des choses pour, à la manière d'Eric Rondepierre découpant dans la pellicule des films les excédents invisibles, révéler un état furtif des choses, des silhouettes éloignées et évanescentes « plus désirables, écrivait Proust, d'être vainement désirées ». On sait que les désirs ne dupliquent en rien la réalité, qu'ils s'apparentent davantage à un monde onirique brouillé de souvenirs et mêlé de fantasmes qui préfère les impressions et les évocations à toute objectivité clinique. Dans sa démarche sont présents les deux mondes de la raison et du rêve, Miroslav Tichy ayant la conscience de ne pas capturer des parts du réel désiré mais de matérialiser par ses tirages , qui sont comme des fétiches, ce rapport déchirant que l'homme désirant entretient avec « la réalité illusoire ». S'en dégage une atmosphère de sensualité et de deuil renforcée encore par les accidents de prise de vue, le flou, le grain, les voiles et les taches au tirage. Silhouettes éloignées, mal établies, parfois presque informes sur ces fragments illisibles. Illisibilité qui contribue à l'épaisseur des images qui à la manière, quoique moins tragique, des témoignages du Zonderkomando d'Auschwitz, portent en elles les conditions de leur possibilité, celles qui ont présidé à leur prise de vue. Toute une part du lisible passée au visible, comme le notait Georges Didi-Huberman. C'est très juste enfin à mon goût d'avoir accroché l'exposition comme un développé linéaire et successif (même si cela semble trop classique aux tenants de l'effet fantaisie) plutôt qu'en une constellation kaléidoscopique comme il a été possible de le voir en d'autres lieux, en d'autres occasions. Car en chaque tirage qui se succède se dessine un mouvement pareil au parcours horizontal de celui qui déambule comme derrière une vitre, tenu à l'écart par son aspect miteux et sale, renforçant le contraste qui peut le dissocier, lui, des courbes élastiques des jeunes femmes et des toilettes diaphanes. Car il est en dérive Miroslav, au large de ravissements empêchés, en marge de la société et cela fait les conditions de la beauté discrète et brute quelque peu mélancolique de ces photographies. Comme chez Bruno Schultz la femme est, semble-t-il toujours, une sorte de sœur et de déesse impressionnante de laquelle l'homme n'est que le jouet brisé, maintenu en un état bizarre et quelque peu pervers d'esclavage sentimental. Comme chez Lewis Carroll ou Balthus, elle est l'ambiguïté angélique d'un plaisir chaste barbouillé de suggestions. Mais ces silhouettes captées dans leur état de grâce involontaire on peut les contempler aussi à la manière poétique de Paul Fort chantant les passantes qu'il n'aura pas su retenir et qui laissent bien des années après en lui des impressions délicieuses et un peu nostalgiques. Comme, plus près de nous, moins tragiquement voyeur que le filmeur de Michael Powell, Laurent Grasso filme des inconnues des rues et des métros en faisant ses « actrices ». Leonardo Sinisgalli écrit en 1962, dans son poème à Danaé, « pour vaincre l'orgueil de l'Essai quatre minauderies suffisent-elles, deux pieds aussi roses peuvent-ils même émouvoir un vieux dieu, ce nombril peut-il troubler un scribe sévère, et le sein, le sein ferme d'une jeune fille ne peut-il ôter l'ironie au ciel serein? »

Miroslav Tichy, cabinet d'art graphique du centre Pompidou, 25juin -- 22 septembre 2008.