Le Carnet de notes de Pierre Bergounioux
En raison du caractère transitoire de l'existence, les acquis reprennent la distance que l'on était parvenu un instant à amoindrir, creusent à nouveau l'espace que l'on était arrivé à dissiper. D'où quelques brides du temps d'avant dont il essaie de « fixer le teneur », prise de notes, seul moyen de transport quelque peu efficace. Le vivant disparaît, seul subsiste les traces de son existence, les comptes que l'on aura tenu de ses errances, de ses avancées. Retenir ce qui meurt.

Avec ça, une avidité de lectures, de savoirs, un acharnement à l'étude qui ne semble pas vouloir s'émousser. Venir à bout d'un morceau coriace que le temps, nous talonnant de près, voudrait emporter à nos dépends. Rechercher inlassablement, sans égard pour les peines, un « surcroît de discernement, de nouvelles clartés » dans les livres difficiles. En se sachant « inégal à la tache, dépassé par l'objet ». Tenter d'éclairer rétrospectivement ce qui était advenu, ce qui, obscurément perçu, nous avait échappé ; libérer cette partie restée prisonnière dans celui que nous avions été et nous affranchir ainsi des énigmes pesantes d'hier. S'employer à « ajuster ses pensées au niveau de la raison », identifier un à un, selon la rationalité, les éléments du monde, les êtres comme les principes qui le composent et le régissent.

Et puis cette activité presque enfantine, cette bizarrerie : sans relâche, chasser, capturer, recenser et classer des spécimens. Le grand sylvain, le paon de jour, papillons, Carabes, coléoptères en tout genre, élytres chromées, vernies, métallisées comme des carrosseries... Les reconnaître dans le passage de leur vie livresque à leur existence d'êtres vivants. Les figer dans un état intermédiaire. Le « jugement calme » de Hume.

Au plus près du réel, en nommer les « détails exquis, irremplaçables, chatoyants, infiniment précieux » tiraillé entre deux postulations contradictoires : répondre à l'appel du « monde rieur » tout en œuvrant à s'y soustraire.

Lire absolument Carnet de notes 1980-1990 de Pierre Bergounioux chez Verdier. Un aperçu par François Bon.