Est-ce que tu peux nous parler des pièces que tu présentes aux Abattoirs cette année pour le printemps ?
Je peux commencer par ce qu'on aperçoit d'abord, depuis l'extérieur de la salle, qui est une grande peinture verte sur papier qui vient jusque deux mètres sur le sol, et qui s'apparente en tout point à un fond photographique. Un fond photographique a une fonction bien précise, il entretient l'illusion qu'il n'y a pas de fond. Et d'une certaine façon, cette pièce face à soi quand on entre donne le « la » à l'ensemble. J'avais vu des photographies des expositions de Barnett Newman, par Hans Namuth ou par d'autres,et une des premières idées pour la salle au Printemps, était de poser comme un problème la prise de vue photographique de la peinture. Qu'elle se tienne dans une situation un peu hybride comme ça, entre sa présence « ici et maintenant » et son image « déjà-là ». C'est le cas pour les deux impressions qui sont deux collages passés par le biais du scanner. Et puisque ce sont des bouts de papier miroir qui ont été découpés, collés sur des images imprimées, et scannées, alors les reflets qu'on était en droit d'attendre d'eux n'existent pas. Ce sont des miroirs noirs, ils ont reflété le ventre de la machine, ils ne reflètent plus rien. Il y a Je ne meurs, ni ne vis, ni ne guéris qui est une planche peinte, avec des découpes sur ses bords qui sont des marques d'usures très stylisées, qui pend à son double au bout d'une chaîne. Il y a Songs qui est assez théâtralisé, qui est la bande-sonore muette. Des trous ont été percés dans le mur et dessinent des haut-parleurs, mais c'est surtout une façon d'inventer des doubles-fonds. Parce que le fond du tableau, ce pourrait bien être une de mes préoccupations principales ; quand je parle du fond, je parle en termes de plan, d'avant-plan, d'arrière-plan. C'est une façon très pratique de déconsidérer les choses qui sont là devant moi. J'ai beau voir ce que je vois, c'est autre chose encore, c'est autre chose encore dans une autre dimension. On pourrait presque parler de « palier de la perception ». Mais chacune des pièces, c'est toujours un cas de substitutions.
Ce sont des œuvres réalisées explicitement pour le lieu ou des projets antérieurs que tu trimbales avec toi ?
C'est pour l'occasion, pas nécessairement pour le lieu ; mais deux des pièces impliquaient qu'il faille intervenir directement au mur.
Le cinéma ? Gerry ? Batman ?
Gerry 1 et Gerry 2, ce sont deux peintures plus anciennes. Elles ont été présentées une première fois ensemble. Maintenant, ce ne serait plus indispensable. Je peux peut-être dire de quoi il s'agit : ce sont deux tee-shirt qui pendent au mur et qui y sont accrochés par une étoile découpée dans du bois, qui était le motif du tee-shirt. Oui, ce sont quasiment les deux mêmes tee-shirt que dans le film de Gus Van Sant. Je n'aurais jamais utilisé une référence si précise si, d'une certaine façon, Gus Van Sant ne l'y avait pas autorisé : Dans Elephant, il bascule les personnages de Gerry du 35 mm dans un univers de jeu vidéo. Et ces tee-shirts qui n'étaient d'abord que des accessoires du film, ils apparaissent ici avec des codes nouveaux qui sont ceux de la peinture. J'aimais assez l'idée de passer une fois encore d'un régime des images à un autre.
En ce qui concerne le Batman, c'est donc une affiche du dernier Batman sur laquelle j'ai collé une multitude des mêmes bris de papier-miroir dont je parlai tout à l'heure ; mais ce n'est pas n'importe quelle affiche, c'est une affiche préventive, c'est à dire qu'elle est « déjà-là », ou « trop tôt-là ». Sinon le cinéma, pour ma part, ce n'est absolument pas un répertoire d'images disponibles. Ce n'est pas non plus un rapport fétichiste que j'ai avec lui. C'est une des meilleures façons de mesurer le monde réellement absent.
Il semblerait toujours qu'avec toi les rapports entre les choses soient de l'ordre du passage, du fugitif, de l'effacement, du trouble. Les objets que tu proposes semblent faire cause commune avec le sommeil ou le rêve, invitant avec désinvolture tout un matériel combinatoire. A quoi cela tient-il d'après toi ?
Un moment, je me suis surpris à dire que « chacune des pièces pouvaient être le rêve de l'autre », mais je n'y crois pas tellement finalement. J'avais plus ou moins emprunté la formule à Jean Douchet qui disait à propos des personnages de Minnelli qu'ils entraient dans le rêve de l'autre, et que le film était le lieu de cette rencontre. Sinon, c'est vrai que les choses qui apparaissent, les formes que j'utilise, ont parfois des contours hasardeux. Je crois aussi que l'art est un trou dans le monde, ce n'est pas le monde en décalé.
Quand on parle de trouble à ton propos, il y a celui aussi de l'ambiguïté qui se cristallise autour de pièces tout à la fois précieuses et inachevée, où se mêle attention et désinvolture. Je pense encore à ces drapeaux pendus. On a souvent l'impression chez toi que malice alterne avec mélancolie et finalement se rejoignent. Eclaircissement ?
Et après ça, des projets derrière la tête ?
Par exemple, des masques de catch, des ciels étoilés, des stalactites, des ours de Berlin aussi, un paravent, des fourrés etc. ce genre de choses.
Bimestriel Semaines n°2, novembre/décembre 2006, éditions Analogues.
Jean-marc Bustamante a été directeur artistique de la manifestation de 2003 à 2006 -- www.printempsdeseptembre.com
Propos recueillis le 15 novembre 2006