Techniquement, chez Albane Gellé, il y a cette sensation du monde dans son compliqué, dans sa confusion, faisant pression pour se dire. A la fois cette coulée du désir de dire et une sorte de constipation de la phrase, d'entrave qui fait que quelques mots marquent un temps pour s'énoncer d'un coup avec plus d'insistance, avec un peu d'espace autour qui leur fait caisse de résonance. On y sent, pour mieux dire, les mouvements de la pensée aux prises avec elle-même, faisant circonvolutions, élaguant les articles, sautant sur l'infinitif, le participe pour aller vivement au travers du réel. L'enjeu toujours renouvelé de la langue. (Et moi je sais bien comme le réel est trop épais pour qu'on ne soit pas amené à aller au travers avec quelques ciseaux, tout à l'heure je tenterai encore de dire comme il ricoche et se multiplie en moi et les mots buteront, auront la tentation de fuir, se prendront les pieds dans les motifs du tapis.)
Hier, comme j'avais à endurer cinq heures de train j'ai lu et pris des notes entre deux chapitres. Et pensant à cette lecture la semaine précédente du dernier livre d'Albane Gellé -bougé(e)- (Seuil) j'écrivais sans trop y penser : le monde intérieur, c'est le monde qu'on a passé dedans, qu'on a pris dans sa langue et qui s'est fait mouvement en nous, battement. C'est un petit cinéma portatif. Et il se fait que ce petit cinéma impose finalement en retour au monde ses rythmes qu'il a pris, les images et les tournures qu'il a forgé. En somme, on regarde le monde d'après ce qu'il dépose en nous -- une sorte de fermentation. Est-ce qu'à cet instant précis je regarde les vignes avec un peu de l'ivresse qu'elles ont posé en moi ?