L'image, interprétation sensible tout autant qu'intellectuelle, a toute l'épaisseur d'une pensée. Le cerveau, loin de n'être qu'un enregistreur passif de ce que lui transmettent les sens construit le monde de l'intérieur, atténuant parfois à l'extrême les informations sensorielles pour travailler sur son fond propre, rêver le monde. Et c'est bientôt tout à la fois comme pensées et manifestations sensibles, comme pensée sensible impliquant l'ensemble du corps et de la mémoire, comme récits, que les images nous renvoient leurs regards.
Anthony Duranthon semble avoir retenu cette ontologie de l'image, ses circulations complexes, sa domination médiatique et ses épanchements narratifs. Ses tableaux ne sont jamais des tableaux de choses, mais radicalement des tableaux d'images. Des tableaux qui jouent de cette façon que nous avons d'imager ces bribes de réel filtrant du dedans comme du dehors et qui, dans leur singulier travail, rêvent le monde, forgent l'unité imaginaire depuis laquelle on se situe. Ils en ont la codification (ces concepts dynamiques), de la photo de classe au portrait de famille en passant par les différents archétypes de la photographie amateur, ils en ont la texture schématique, ils en ont aussi la manière heuristique, composite. Ainsi, dans leur apparente légèreté plaisante, les séductions de leur réalisme « pop », les peintures d'Anthony Duranthon incitent à une ample réflexion sur l'image.
Toute figuration est double, en ce qu'elle est image d'une part, mais aussi en ce qu'elle est image de quelque chose et que ce quelque chose auquel elle fait référence y agit. Cette adhérence du référent, comme l'exprime Barthes, cette nature indicielle de l'image est chez Duranthon traversée, dialectisée par la plastique du tableau qui, tout en répondant à un désir de figuration et de lisibilité dont il faudra dire l'objet, unifie la surface en un jeu de taches et de couleurs saturées qui n'est pas sans évoquer le projet Nabis tel qu'énoncé par Maurice Denis. Le sujet est rendu secondaire pour ne devenir qu'une apparence figurative engendrée par "une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées", un fait pictural. A la manière d'un rubenisme radical occultant courbes et venusté des modèles pour n'en retenir que l'image « thermique » comme en génèrent certaines caméras ou comme en synthétisent certaines compressions numériques, fond et forme s'entremêlent à égalité, à la manière d'associations libres, indépendantes du monde réel -- comme le rêve se love sur lui-même, engendrant ses propres fantasmagories. On pense alors à ces images qu'exploitent les neurosciences pour localiser les zones actives du cortex cérébral selon les activités qui lui sont soumises, schématisant les sujets de leurs observations par des tâches colorées. Et plastiquement, en effet, par leur traitement égal, systématique et synthétique, les tableaux d'Anthony Duranthon relèvent d'une mécanique davantage que d'un regard dans la complexité interprétative qui le détermine. Contrairement à ce que laisseraient entendre les titres de certains tableaux, il ne peint ni Elvire, ni Aurélie, ni John, ni telle ou telle personnalité ou victime d'un fait divers, mais seulement les images qu'Elvire, Aurélie et John projettent au peintre, au photographe, aux autres et pour finir à eux-mêmes. Il peint des Portraits, pour tout dire ; un de ces genres canoniques de la peinture passé à la photographie, à la littérature auquel des individus se prêtent en se rendant objets d'un regard. Les acteurs nous le disent assez quotidiennement, eux qui s'offrent aux récits des images : les noms sont interchangeables. L'identité, quoi qu'en attendent certains politiques, est un concept ouvert. Ce qui est figuré, pour y revenir enfin, c'est, soit cette hésitation de la tache et de la figure, de la plastique et du sujet à l'œuvre chez les Nabis et qu'évoque sous le mode de l'anecdote un tableau comme Devant-dedans (2012). Soit un archétype comme L'enfant (2012), Les parents (2013), La famille (2012) comme modèle sociologique, La classe telle qu'engendrée par la photographie traditionnelle, Ousititi ! (2012), le Président (2011 et 2013) comme fonction et figure symbolique dont chaque président sera une variation. Images abstraites, sujets détourés, dont le fond, c'est à dire le contexte, est interchangeable et qui fondent ainsi une forme allégorique de nos sociétés. Un temps, Anthony Duranthon a présenté de telles images dans des cadres anciens contrastant avec l'apparence résolument moderne, presque pop de la peinture, comme s'il s'agissait d'insister sur la dimension codifiée de ce qui les structuraient ; de signifier la dimension analytique de son travail, ainsi placé dans la lignée de Saussure ou de Lévi-Strauss.
Ainsi, manipulant des images à défaut de manipuler des objets réels, l'artiste opère une prise de recul qui lui permet de dépeindre par quelques attentions ciblées, par la distinction de quelques figures ou structures de figurations, ce « monde comme représentation » que tout à la fois nous fabriquons, habitons et plaçons entre nous comme un espace symbolique commun. Le monde comme cosmétique de l'inatteignable qu'il voile et dont il ne perçoit, furtivement peut-être, la vérité -- ce que Schopenhauer appelle sa volonté -- qu'à l'occasion d'une empathie involontaire, d'une donation, comme disent les phénoménologues. Sensation vive, sentiment de présence, être au monde, devenir impersonnel, désubjectivation qui apparaît magistrale et lapidaire dans le « je est un autre » de Rimbaud, qui emporte tout l'être pour le rendre de tout son contact à une unité primordiale et sans espace qui perce dans la poésie comme à travers une brèche.
On ne fait jamais, abordant une œuvre, qu'aborder à la question du regard que nous posons sur elle. C'est bien sûr entrevoir que chaque perception et intellection est singulière -- sinon subjective du moins culturelle, qu'elle est une interprétation. Mais c'est aussi dire comme l'œuvre fabrique un regard. Un regard qui est une création du monde, affirmant à la manière de Wilde que « l'art précède la vie » ou que l'existence sensible des choses nous apparaît première par rapport à son essence. Un regard qui, émanant des œuvres elles-mêmes, se retourne enfin vers celui qui observe, nous disant comme elles nous concernent au sens fort du terme, nous cernent, nous définissent dans nos contours avec notre propre contribution. Benjamin est celui qui en a peut-être le mieux cerné la poétique, définissant l'expérience d'un phénomène ou d'une être --« celui qui est regardé ou se croit regardé (lève les yeux) répond par un regard »- comme une forme de l'aura. Il est des images comme des mots dont Kraus dit : « Plus on regarde un mot, plus il répond en regardant de loin ». Ces images dont nous formons notre propre réalité, faisant du monde un ouvrage « tissé de l'étoffe des songes », celles-là actuelles mais tout aussi inactuelles ou atemporelles, celles-là personnelles mais tout autant collectives que peint Anthony Duranthon viennent à lever les yeux sous notre regard, nous entrainent tout d'abord « vers leur lointain », comme l'écrit Benjamin. Quelque chose de profond nous y apparaît, ou pour mieux dire encore, quelque chose de nous depuis son lointain nous regarde en dedans de ces images, de toute leur surface ; leur regard rêve, nous attire dans son rêve. C'est là peut-être enfin la brèche qu'ouvre le peintre quand il travaille les tournures de l'image. On s'y voit sujet et objet, manifestation d'un regard.