Montluçon 3
C'est presque un rituel que d'habiter. Et de soi au mur l'adhésion se fait tactile par la trace qu'on y appose, le signe qu'on y imprime, grave ou décalque et qui témoignera comme un pacte à l'impersonnalité mutique du béton. Les couloirs, les paliers de la tour 4-18 de la citée HLM de Bien-Assis comme d'autres ailleurs laissent fleurir en un palimpseste cette poésie brute ou populaire que photographiais Brassaï, des graffiti, des entailles, comme ces décalcomanies ou tatouages que l'on trouve dans les chewing-gums qu'on lèche et qu'on s'applique sur l'avant-bras ou sur le dessus de la main. Confusément, nous sentons encore que ce n'est pas sans rapport avec le corps d'un homme nu dans une salle de bain et le contact froid du carrelage sous la plante des pieds, le contact en échange de la vie chaude en l'homme sur la céramique. Dans l'orangerie du château de la Louvière à Montluçon, les œuvres d'Evgenija Wassiliem semblent témoigner de tout ça et comme les mots nous manquent, ou peut être viennent ils en surnombre et trop confusément (c'est tout un), et pourquoi alors nous y mettons les mains et parfois caressons du regard la peau des choses (c'est beau encore ce résidu subtile de savon persistant sur l'épiderme lisse). Et si l'on pense furtivement à Berlinde de Bruyekere ou Juan Munoz, c'est en constatant comme ce que nous voyons ici s'éloigne de l'anthropomorphisme nécessaire de la première comme de la tragique et parfois burlesque absurdité du second. Les rassemble en outre cette qualité spéciale de suspend et de retenue propre à habiter l'espace. Les objets usuels ou communs excèdent de beaucoup notre entendement par leur seule présence muette, la réalité subtile du monde tremble d'immobilité silencieuse, c'est à vous faire couler une larme. Et tout ce vide autour : espace de sensibilité évoqué par Klein, silence peuplé de Cage.

Les corps moulés en savon font sensiblement le même poids que l'homme qui en a été la matrice, chose curieuse, et cette dernière remarque est toute personnelle : je ne peux m'empêcher de penser (et ce n'a rien à voir je crois avec les origines allemandes de Evgenija et cette histoire que nous avons en partage) au savon que l'on faisait dans les camps de Dachau et de Buchenwald avec la peau des hommes.

Tout ça est une histoire de sensibilité.