A titre personnel c'est au moment des attentats de Paris en 2015 que la question a changé de formule pour que le « qu'est-ce qu'il arrive ? » éberlué à chaque écho reçu d'un conflit, d'un attentat, d'une guerre ici où là dans le monde devienne un « qu'est-ce qu'il nous arrive ? » hébété. Peut-être parce qu'a ce moment j'ai compris que le mal, pour le nommer caricaturalement ne venait pas de l'autre, d'un lointain vague sans partage, mais, comme les cours d'histoire sur la Shoah à l'école me l'avaient fait pressentir, qu'il était comme une tumeur que nous aurions fermentée au fond de nous mêmes. Ce qui n'était jusqu'ici qu'une réflexion est devenu une sensation. Cette possibilité manifestée depuis Hiroshima, électrisant la guerre froide, dans laquelle l'humanité était entrée de se détruire, de s'anéantir en un geste. Les tortures, les abjections qui avaient pu naître au cœur des hommes dans ce que l'on apprenait de la seconde guerre mondiale, des goulags soviétiques, de l'Indochine et du Vietnam, de la guerre d'Algérie bientôt. Sournoisement, moins spectaculairement, les scandales alimentaires, sociaux, écologiques s'installant comme un leitmotiv des informations de 20h, la réalité manifeste, quoi qu'en disent les sceptiques, de l'anthropocène. Nous étions la cause de la souffrance d'autres hommes, de la souffrance animale et de l'extinction d'espèces, du dérèglement climatique, de la pollution des mers, de l'air, de la ruine d'écosystèmes. A la fois les bourreaux du monde et dans un retournement absurde, la cause de notre perte, notre propre prédateur. J'ai cherché alors dans l'histoire à questionner les traces, les témoignages laissés dans la pierre de nos grands mouvements, de nos pulsions, visant d'abord les cultures qui me semblaient avoir mis en œuvre le plus manifestement ce modèle de l'exploitation orgueilleuse des ressources naturelles, contre celui de la culture, symptômes de l'aberration présente. « Les premières civilisations sont esclavagistes. Un groupe de guerriers, secondé par des prêtres, astreint des masses paysannes au travail et confisque le surproduit. » L'écriture, écrit Pierre Bergounioux, est fille de l'esclavagisme, née de l'exploitation des hommes, d'un inégal partage des biens, du travail forcé. « Nul n'est plus en mesure de se remémorer le nombre et le nom des milliers d'esclaves qui peinent sous le fouet, s'ils ont ou non exécuté leur tâche, versé tout ou partie du tribut exigé. Un seul quantitatif a été franchi. » Est-ce l'anthropisation du monde qui induit son entropisation accélérée ? Ou est-ce le fait d'une partie seulement de l'humanité, d'un mode particulier d'existence ? L'anthropologue Philippe Descola, note que les distinctions que nous pratiquons parfois comme relevant du bon sens sont en réalité déterminées culturellement. La distinction stricte entre ce qui relève de la nature et ce qui relève de la culture n'est pas universelle. Et comme disait Pascal : « vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Chez les Achuar ou « Jivaros » de haute Amazonie qu'il a fréquenté, comme dans d'autres peuples et d'autres cultures sur le globe, la rupture que nous nommons et vivons de la nommer laisse place à une continuité. Plantes, animaux et hommes appartient à une même entité et ne sont que des apparences transitoires, interchangeables. Tous ont une même identité morale. L'ethnologue anglais Adrian Tanner a fait les mêmes observations chez les Indiens Cri du grand Nord Canadien. Tous les hommes n'ont pas résolu comme l'Europe l'a énoncé par la voix de Descartes de s'élever au-dessus des êtres et des choses alors objectivées, « comme maître et possesseur de la nature ». Ailleurs dans le monde, écrit Descola, bien des cultures n'ont pas isolé la nature comme « un domaine à part, extérieur, où tout a une cause que l'on peut scientifiquement étudier, et où tout peut être mis au profit au service des hommes ». L'extraordinaire développement des techniques qui a caractérisé l'activité en Europe dès le XVIe siècle environ et a connu une apogée aux XIXe et XXe siècles découle très certainement de ce que les civilisations européennes aient ainsi fait une distinction très nette entre l'homme et le reste des êtres vivants et même du monde en son ensemble. De s'être porté sur un autre plan, de s'être extrait, lui a permis de passer outre certains conflits moraux et d'engager des recherches scientifiques, la nature étant à distance, elle pouvait faire l'objet d'une observation spécifique, d'expériences et de n'importe quel usage que l'homme jugeait à son profit. C'est cette manière de séparer qui a légitimé l'exploitation brutale des esclaves noirs considérés comme des bêtes dépourvues d'âme et des animaux eux-mêmes considérés comme des choses dépourvues de sentiments et de pensées. En réalité, cette construction hiérarchique imaginaire dont sont issues à la fois l'exploitation des êtres et des choses considérées comme des « ressources » et cette « rationalité cognitive instrumentale » dont parle le sociologue Max Weber ont permis les conditions de développement d'une violence généralisée et d'un désenchantement du monde qui abouti autant aux Lumières qu'à « la perte d'un sens unifié du cosmos » responsable d'une crise morale et culturelle manifestée dès la fin du XIXe siècle par un « polythéisme des valeurs ».