le livre l'immeuble le tableau (extrait)
Jeudi, le 24.
Au musée de Rouen, très beau tableau de Gérard David. Chaque figure concentrée sur elle-même en une présence compacte, toute intérieure. S'en dégage quelque chose d'à la fois humble et magnifique (1). Il y a dans cette œuvre quelque chose de tendre et de poignant à la fois ; dans l'air froid de cette chambre, sur ces murs froids (...) une âme voltige .(2)
Sol à carreaux simple -- pourrait être celui d'une cuisine dans un immeuble de 70 -- beige, jaune, gris. 10 par 10. La composition symétrique semble légèrement décentrée sur la gauche et je ne sais pas bien pourquoi ce détail simplement déjà vous donnerait des larmes : ce petit décalage à gauche. En fait on peut tenter l'analyse bien sûr -- la conjugaison de la symétrie stricte, toute de principe, et de l'intrusion humaine, du jeu émouvant, comme gauche, que cela induit à la mécanique -- mais ça n'épuise pas le fait. A Venise j'avais passé des minutes à genoux -- une génuflexion d'athée ou d'amoureux fou -- et j'ai perdu le souffle devant cette vierge de Giorgione entourée de deux soldats. Une composition en triangle sur fond d'horizontales. Pour dire leur présence, leur épaisseur, j'ai pas bien les mots mais tout cela avait quelque chose d'exact, le jeu exact et magnifique des volumes dans la lumière (3). Un mur auquel s'adosse le trône, et derrière, un paysage. Tout ça projeté à la surface comme un monde. Et c'est par ce mode compact qui rapelle le livre que j'aime voir exister l'image. Je ne veux plus regarder les reproductions papier ou Internet qui échouent totalement à cet endroit du tableau, conserve seulement le souvenir d'il y a maintenant trois ans.

1. je ne peux m'empêcher de penser encore aux silos, aux usines dont la beauté moderne semble à Gropius comparable à celle des pyramides antiques.
2. Baudelaire à propos du Marat d'un autre David, Jacques-Louis, Salon de 1846.

3. Définition de l'architecture selon Le Corbusier. Alors c'est peut-être un peu pourquoi l'immeuble et le tableau.
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Je pourrais tomber amoureux de beaucoup de madones et de quelques délicats contours de belles préraphaélites. A vrais dire je crois l'être déjà un peu. M'en développer des abîmes à la manière de Nerval, celle-ci en serait un Sylvie, une Aurélia. Si d'autres choses ne m'enlevaient pas continuellement à mes rêveries, si j'étais moins raisonnable.