:Utile comme une crème à rajeunir les rides.
J'ai passé la moitié de la nuit à me battre avec un moustique lequel venait vibrer dans mon oreille à chaque tentative d'assoupissement. Parfois s'il se faisait silence ce n'était pas soulagement, je le guettais encore comme une menace sournoise. Et puis la sensation sonore que l'insecte décrit des cercles d'un diamètre variable, le grésillement s'intensifiant à chaque fois qu'il atteint ma tangente. De me souvenir le vole de l'abeille ou de la guêpe vers mon assiette à midi. (L'abeille qui veille, la guêpe qui guette) Vol que l'on dirait désordonné, chaotique, s'approchant puis s'éloignant du but sans visée stricte, sans constance. Comme si à son objectif, elle ne répondait qu'avec intermittence. Il en est pareil de l'insecte qui grésille ce soir, à l'opposé, donc, de ma constante et opiniâtre volonté de trouver repos dans un silence, ou même un murmure s'il le faut, régulier.

Il n'est pas encore 6h00 et je suis encore éveillé, tordu comme un damné par une douleur au ventre que j'avais oublié. C'est exactement comme lorsque mon ulcère à l'estomac me pliait la plus part des nuits. Difficile d'apaiser la douleur, les genoux se rétractent sur le ventre, froissé comme un tube de dentifrice vide. Et la difficulté d'accepter immobile et serein ; c'est un mal qui tord. Que les filles me disent que je n'ai aucune idée des douleurs menstruelles ! Je bois un peu, timide remède, pour diluer l'acide que mon estomac distille à son encontre. Comme si le prisonnier, ayant eu raison des barreaux de sa cellule, malgré tout, pris d'une continuelle et furieuse envie de lime, continuait le geste en se limant lui-même. Je me rappelle à peu près la phrase de Canguilhem qui définissait l'anormal comme un effet qui ne serait pas dissocié de sa cause : l'estomac se digère lui-même. Ca passera. Comme, Grégoire Bouiller fait le constat de sa vie : « ce sont des choses qui arrivent ».

Par la fenêtre il fait pleinement jour, pâleur et calme. Les cigales au dehors ou dans ma tête. (A cette saison et sous nos latitudes il est curieux de remarquer comme le grésillement litanique des cigales, bruit de fond de nos journées, remplace comme une mémoire auditive la sensation habituelle de fourmillement qui s'instaure dans les moments de grand silence.)

Peu de choses en somme à coté des préoccupations diverses d'Ernestine Chasseboeuf qui n'as pas lu « Henri Potter » mais à qui, par exemple, l'Erika a posé un vrai problème : « C'est quand même dommage, dit-elle, que l'Erika ait pollué les plages, surtout que j'adore les moules et que depuis janvier je n'ai plus osé en manger. Je me cuisinais pourtant une bonne tarte aux moules dans mon moule à tartes. Je pourrais continuer à faire des tartes avec autre chose, mais sans moule c'est pas facile. »

Citation qui arrive, j'en conviens, comme un cheval dans la soupe mais à 6h30 du matin lorsqu'un terrible mal de ventre vous maintient éveillé, une des rares choses qui fait du bien c'est la lecture des lettres de disputance de mémé Ernestine. Tu attrapes « Ernestine écrit partout », tu l'ouvres là où ça s'ouvre tout seul et tu te dis : « c'est bon, je peux dormir tranquille, Ernestine veille au grain. » Pour te délasser et abandonner définitivement le ton qui initiait cette 67ème, je veux t'en copier quelques extraits :

À Monsieur le directeur, Coca-Cola France 21, rue Leblanc, 75015 Paris

Monsieur,

C'est un peu inquiète que je vous écris après tout ce que j'ai entendu dans le poste. Il faut vous dire que je suis une habituée des dépotoirs, en bon français ils disent les décharges, je ne sais pas si ça existe chez vous en Amérique, mais ici il y en a encore, et je peux vous dire qu'on trouve des choses toutes bonnes, par exemple des chaussures ou des vieilles pointes. Justement c'est à propos de ça que je veux votre avis. Votre boisson c'est pas pour moi vu mon âge, mais j'en achète quand même un ou deux litres par an pour faire tremper les vieilles pointes que je trouve, ça enlève bien la rouille et après il y a plus qu'à les détordre, elles sont comme neuves. Je voudrais bien savoir quand même s'il faut que je mette des gants avec votre nouveau coca pour tripoter mes pointes, des fois on peut attraper des boutons ou des allergies et pour des vieilles personnes il y a du danger. Mais rassurez-vous j'en ai jamais bu, ça sent trop la pharmacie, je pourrais pas, mais pour dérouiller les pointes, chapeau ! Je sais pas ce que vous y mettez, mais ça décape mieux que la Saint-Marc. Soyez franc, dites-moi tout, si des fois c'était dangereux, j'essaierais avec du Pepsi ou de l'acide sulfurique, je tiens pas spécialement à votre marque, tout ça c'est du pareil au même. En espérant que vous pourrez me renseigner, je vous remercie d'avance et j'espère que ma lettre vous trouvera de même.

À Monsieur S.A. Nestlé, BP 905 Noisiel 77446 Marne la Vallée Cedex 2

Monsieur le directeur,

J'achète des fois de la crème caramel aux œufs frais de chez La Laitière de Nestlé. De la soi-disant crème aux soi-disant œufs soi-disant frais mais on sait bien qu'ils sont en poudre. Si j'en achète, c'est surtout pour les petits ramequins en verre, comme ils sont pas consignés je m'en suis fait un service de quarante-huit pièces. C'est bien pratique, ça peut servir à tout, j'en ai qui font cendrier, d'autres pour la peinture, j'en ai pour faire tremper les petites pointes dans le Coca-Cola à cause de la rouille et surtout j'en ai un sur la table de nuit pour faire tremper mon dentier dans le produit exprès. Malheureusement, comme j'ai arrêté de fumer, je me suis mise à sucer des carambars et l'autre jour sans faire attention j'ai croqué, ça m'a cassé une de mes dernières bonnes dents en bas à droite. A fallu que je fasse refaire mon appareil qui tenait plus. Le dentiste m'a mis une fausse dent de plus, je peux vous dire que ça m'a coûté bonbon et je vais pas être remboursé beaucoup, avec l'agricole, c'est minable. Si je vous écris c'est pour vous demander si vous pourriez pas faire des crèmes caramel familiales dans des grands ramequins d'au moins 11,5 cm de diamètre pour que mes nouvelles dents puissent passer à l'aise. Dans l'espoir que vous pourrez me dépanner pour mon dentier, je vous prie d'agréer mes salutations distinguées et j'espère que ma lettre vous trouvera de même.

Monsieur le directeur,

Jules Mougin , c'est mon voisin et ami, m'a offert un livre de Jacques Vallet qui est aussi un ami à lui, c'est un roman policier , Une coquille dans le placard, ça s'appelle. J'ai pas été déçue par le livre sauf que les pages se sont mises à se décoller et que ça m'a étonnée de la part d'un livre de poche récent à 9 euros. Je croyais que la fabrication des livres faisait des progrès et ça m'a bien déçue. J'ai acheté le numéro 1 du livre de poche en octobre 1952, je peux vous dire qu'il tient toujours le coup, comme papier. Comme histoire, c'est Koenigsmark, ça tient plus le coup du tout, mais vous n'êtes pas responsable de ça, vous c'est juste le papier, l'encre et la colle. J'ai vérifié, c'était imprimé par Brodard et Taupin qui sont en Mayenne comme vous, peut-être vous pourriez leur demander avec quoi ils fabriquent leur colle. Si c'est une préparation tope secrète et qu'ils veulent pas vous renseigner, écrivez-moi, j'en fais une avec de la farine et des têtes de poissons, elle pue un peu mais elle colle bien, je pourrai vous recopier la recette.

En attendant que vous appreniez à fabriquer des livres de poche solides et pas chers, j'espère que ma lettre vous trouvera de même.