Giovani Bellini, la vierge et l'enfant bénissant dans un paysage, 1510, Pinacothèque de Bréra, Milan.
Non loin, une autre vierge de Bellini intrigue pour d'autres singularités. Le tableau est cette fois-ci de format horizontal et étale à l'arrière plan un paysage paisible. On reconnaît aisément la touche tardive de Bellini, le velouté des contours et la délicatesse des teintes qui le rapprochent de Giorgione dont il a été le maître et qui l'aura influencé en retour.La vierge à l'enfant occupe naturellement la partie centrale, découpant le tableau verticalement en trois parties égales. Elle se retrouve de fait encadrée symétriquement par le paysage. Derrière elle, l'isolant du décor, on retrouve un tissu vert pendu verticalement, constante dans les retables de l'école vénitienne, rejoignant le bord supérieur du tableau et portant la trace d'un pliage rectiligne. Nul trône, nulle architecture ni baldaquin. Le cadrage semble tout à fait inhabituel en ce qu'il coupe tout élément de repère intermédiaire entre la figure et le fond et toute assise, la vierge, cadrée juste en dessous de la ceinture flottant littéralement au devant du paysage. Là encore deux lieux semblent juxtaposés dans le même espace iconique. Là encore, et peut-être plus radicalement, s'impose l'évidence d'un hors-champ. Le tissu auquel s'adosse la vierge est bien tendu à quelque chose, et l'on s'imagine les colonnes, la voûte et le tirant de métal accueillant souvent éclairage ou rideaux. La vierge elle-même est assise sur quelque chose qui l'accueille et qui l'élève. Pourtant, de tout cela rien n'est montré. De tout cela, la madone est abstraite. Tout est retenu hors du regard comme le ferait un effet de zoom isolant un détail et le plaquant de manière surréelle à un lointain. L'expérience visuelle en est étonnante, l'œil s'aspirant dans le lointain étagé du paysage et butant tandis qu'il le parcoure sur la figure sacrée apparaissant au plus près, trop près pour qu'on la saisisse en entier. On ferait presque un mouvement de recul, espérant récupérer un premier plan entier, un muret ou un autre élément d'architecture circonscrivant le paysage, l'isolant dans son lointain.
Dans ces mises en scène du regard, le sacré apparaît comme une compossibilité paradoxale de lieux que les corps figurés traversent ou rejoignent. Vierge et enfant se tenant à l'équilibre sous le regard, dans l'espace de la visibilité, c'est-à-dire entre le lointain et l'en soi, entre l'extérieur du monde et l'intérieur obscur en lequel semble s'accueillir les images du monde. C'est par la fascination d'une vision toujours au seuil d'elle même et toujours recommencée que le sacré s'atteint.