De corps et de songe (Marine Joatton)
« Il ne s'agit pas de peindre la vie, mais de rendre vivante la peinture. »
Pierre Bonnard

« Si c’est harmonieux ce sera vrai – couleur, perspective, etc.
Nous copions les lois de notre vision – non les objets.

Pierre Bonnard

« Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence. Les civilisations sans bateaux sont comme les enfants dont les parents n’auraient pas un grand lit sur lequel on puisse jouer. »
Michel Foucault

« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. »

Arthur Rimbaud



On sait la fable de ce sculpteur de Chypre qui tomba amoureux d’une statue qu’il venait de dégager d’un bloc et qu’il avait polie patiemment. Comment il obtint d’Aphrodite que la gracieuse femme de pierre prenne vie et comment il en fit son épouse. Jean-Léon Gérôme en donna l’illustration dans son Pygmalion et Galatée en 1890 : le démiurge embrassant avec fougue le corps sylphide que le charme gagne et dont les jambes encore blanches et solidaires du socle témoignent de l’incarnation en cours. Dans les brumes de l’espace narratif, comme une didascalie ou un aparté, sur la droite, un Amour juché sur un nuage décoche sa flèche pour signifier le coup de foudre.
On ne peut faire plus didactique, plus innocent.
Le mythe a transféré par plusieurs auteurs semble-t-il, avant de nous parvenir par Ovide et comme motif pour peintres de salon. Et possiblement est-il millénaire, apparenté à celui des Propétides, forgé dans les régions libyennes avant d’inspirer les poètes Grecs. Nous perdons ses traces dans la nuit des traditions orales, faute de registres, de livres.
C’est peut-être son souvenir, mêlé aux lectures des anthologies de Grimm et de Perrault qui inspira à Carlo Collodi, peu avant que Gérôme fît son tableau, la figure de Pinocchio, et aux scénaristes de Toy story l’idée de jouets s’animant pour vivre leur vie sitôt qu’on a les yeux tournés.
Il témoigne manifestement de préoccupations aussi anciennes que l’humanité elle-même liées au mystère de la génération, à la frontière que l’on perçoit parfois comme poreuse ou mobile, à l’image d’un rivage, entre vivant et non vivant, animé et inanimé (au fantasme d’y circuler : Orphée et Eurydice, la Divine comédie de Dante, la résurrection du Christ, les zombies haïtiens…). De résurgences de cultures dans lesquelles le monde se découpait autrement que dans notre modernité occidentale, familières sans doute de l’animisme ou du totémisme.

Nous avons beau être rationalistes, cartésiens, lointains héritiers des philosophes grecs, des humanistes renaissants, des Lumières, nous reste la passion de l’imagination, des chimères, des contes, le goût de fantasmer. Un lointain atavisme nous incite à reconnaitre des silhouettes ou des visages dans des taches, des nuages et même dans des objets domestiques qui nous semblent alors dotés d’une physionomie, d’expressions mutines ou étonnées, d’une vie parallèle à la nôtre. Malice de la paréïdolie. C’est d’ailleurs pour partie sur ces dérivés aventureux de la trace et du signe, de la suggestion, que se sont épanouis les arts visuels. Qu’un artiste belge au milieu du XXe siècle mis sous cloche un petit tableau figurant une portion de fromage affiné ou sous-titra la représentation d’une pipe en affirmant qu’elle n’en était pas une (de pipe).
On s’y amusait enfant : deux points soulignés d’un trait horizontal et voilà déjà l’émergence d’un visage synthétique, schématique, mais agissant. Il suffira de moduler, de compliquer la chose pour que naissent des grimaces, des expressions, bientôt des petits êtres menant grand train dans les marges des cahiers d’école, imitant un camarade ou un prof. Toute une psychologie gribouillée.

Rilke : « Très tôt déjà, on a formé des choses, laborieusement, sur le modèle des choses naturelles qu’on a trouvée sur place ; on a fait des outils, des récipients, et cela a dû être une expérience curieuse de voir que ce qu’on a fait soi-même était reconnu avec les mêmes droits et la même réalité que ce qui existait. Que quelque chose était ainsi créé, à l’aveuglette, au cours travail anarchique et portait en soi les marques d’une vie ouverte et menacée, en était encore chaud ».

De ce petit miracle, de cette drôle de chose en vérité on n’en revient pas. Et on n’a de cesse d’y retourner voir. On essaie à nouveau, on vérifie. Quelquefois ça rate évidemment. Tout cela reste confus, douloureux, inerte. Mais souvent quand même, l’éclosion a lieu. La forme fait signe pour ne plus replonger. Et même elle semble prendre quelque autonomie (c’est tout le génie de La linea d’Osvaldo Cavandoli ou de La petite personne de Perrine Rouillon), vous attire dans son rêve.
Il se peut que dans un chaos de taches, de macules, dans le fleurissement des couleurs, pareil à la moisissure qui gagne, un visage vous regarde.
Semblable un peu à l’apparition du Petit prince aux milieu des pensées de l’aviateur : on se frotte les yeux, on regarde bien, et là : « un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui [vous] considère gravement ».

Tout le travail de Marine Joatton ressemble à cette réitération, à cet émerveillement, à ce travail du rêve et de l’imagination. A l’art de lever des figures depuis l’incertain, le chaos du désir, le brouhaha de pensées visuelles.
Ce sont pantins, poupées ou poupons, figures de carrousel ou de contes, visages, animaux des fables, fleurs et même jardins, villages surgis, extraits de la peinture, amenés à la vie, à cette vie spéciale des choses non pas peintes, comme on dirait représentées, mais nées dans le bouillon de culture, les saumures de la peinture-matière et de la peinture-expression.
Son atelier, chaque jour, est le théâtre de ces expériences alchimiques : faire naître sous le pinceau une figure, un petit conciliabule, une scène qui soudain s’éloigne ou un regard qui vous colle de près. Longtemps dit-elle, elle fut travaillée par cette obsession du « petit être pulsionnel, pas très raisonné, pas très loin de l’animal ». Et l’on se souvient que le mot d’enfant dérive d’infans : l’être hors langage, qui n’a pas encore accès à la parole. Elle s’en étonne, s’y grise autant qu’eux pomponnent à leur aise, s’apparient, tiennent la pose dans d’étranges costumes, comme enfants déguisés, rappellent vaguement tel ou tel tableau de Corot, Velasquez ou Chardin ; les garçons de café et autres pâtissiers et grooms de Soutine.
Les portraits du Fayoum ne durent pas faire plus saisissant effet à ceux qui les tirèrent des sables de Memphis ou de Sakkarah. Et les fétiches d’Afrique, d’Océanie ont cette façon aussi parfois d’accrocher leur regard dans le vôtre, d’insinuer dans votre conscience qu’aura chantée André Breton :  

« Pour sûr tu es un grand dieu
Je t'ai vu de mes yeux comme nul autre
Tu es encore couvert de terre et de sang tu viens de créer
Tu es un vieux paysan qui ne sait rien
Pour te remettre tu as mangé comme un cochon
Tu es couvert de taches d'homme
On voit que tu t'en es fourré jusqu'aux oreilles
Tu n'entends plus
Tu nous reluques d'un fond de coquillage
Ta création te dit haut les mains et tu menaces encore
Tu fais peur tu émerveilles »


Pourrait-on le dire ainsi : ce qui intéresse Marine Joatton, c’est l’advenue en peinture ?
Le passage de la chose à l’être. La surprise. L’invite. Peut-être moins l’irruption que l’insinuation lente et comme végétale parvenant par son art à l’irrécusable. Et ce faisant, le phénomène de la naissance et de la séparation. Le lent détachement d’une confusion première. La mise à jour, l’exhumation. Ce qui sourd. Le basculement d’un état à l’autre. De la figurine à la figure. Du chaos à l’organisé.

Rilke : « C’est seulement alors qu’une chose était là, seulement après qu’une île prenait forme, en tout point détachée du continent de l’incertain. »

C’est aventure semblable qui arrive aux parents, aux mères particulièrement, murissant dans leur ventre quelque chose qui leur est d’abord consubstantiel avant déjà de remuer d’une vie propre, puis de respirer par elle-même et affirmer chaque fois un plus sa personnalité, ses divergences, ses désirs, son autonomie.
Après la fusion première, au portail de l’école, plus tard et comme vieillit d’un coup, vous êtes rendu à une main levée, un mouvement de ballet d’essuie-glace, pour faire signe à une petite confrérie qui gesticule et messe-basse, un adolescent ou une adolescente qui va vivre sa vie, s’éloigne. 
Il est drôle d’imaginer à ces êtres de peinture quelque chose d’une vie intérieure ; un jardin secret.

Les marottes de Marine Joatton se tiennent dans cette distance. Dans la perspective d’un regard. Fondant leur propre empire. Affirmant, en dépit de ce qui chez elles tutoie l’ébauche, leur viabilité, leur destin.
Chaque peinture se stabilise sur ce point d’équilibre, cette équivoque, entre émergence et ensevelissement. Dans la brèche qu’a ouvert une escrime fébrile qu’on imagine proche de la transe. Les figures, les paysages même, les scènes sont laissées sur le seuil de leur apparition, de leur manifestation. Jetées au monde. Juste après le plaisir malicieux de leur insinuation et juste avant leur solidification irrécusable. Dans une sorte de fragilité miraculeuse et équivoque. Sur le rivage. Comme, dit-on un mot s’avance sans se dire : sur le bout de la langue. Quand le reflux des vagues pourrait les ravaler, les digérer, les renvoyer à l’informe chaos, à la boue. Mais quand déjà « ça tient » et que l’on peut sentir dans les figures quelque chose d’une volonté propre qui s’insinue.
C’est peut-être là que s’origine leur métaphysique : ce rapport au vide, ces trouées, lacunes qui font circuler l’air à l’intérieur des figures et font qu’elles ne sont pas encore tout à fait fermées, closes, cernées, mais, poreuses, nous font imaginer la nature discrète des choses du monde, la danse des noyaux et des électrons. Quelque chose d’un tournoiement.

Nous saisissons leur naissance, ce qui n’est pas très différent des vertiges, des visions, auxquels Rimbaud dit se consacrer, courant les chemins.
Oui, une de ces trognes que l’on voit poindre dans la gigue du pinceau, dans le menuet des couleurs, on lui donnerait bien le prénom d’Arthur. Le teigneux, le génial, le rêveur insatiable.
Mais on pressent que ces chemins buissonniers, cette liberté sont ceux-là et celle-là qu’affirme à sa manière la peintre à laquelle on pourrait, la ventriloquant, prêter les mots du poète :
« Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements. »
Singulière indépendance, naturel intempestif, ou inactuel, pour le dire comme Nietzsche. L’artiste dira encore travailler ou être travaillée par « ce qui vient du tréfonds ». Des profondeurs de son corps, de ses souvenirs, de ses sensations, de ses désirs, comme de celles de la matière picturale et même de son histoire. Figures d’Auerbach, de Leroy, de Dubuffet, de Goya, de Giorgione, de Redon, prises dans la fougue des plus audacieux et lâchés Manet ou Fragonard. Sans décision a priori, en marge de la raison raisonnante, portée par une sorte de lâcher-prise intuitif et amoureux, une disponibilité attentive à toutes les digressions possibles, aux chemins buissonniers. Sans dogme ni posture.
Elle raconte l’image matricielle que fut Le Gilles de Watteau, qui figurait parmi les cartes d’un jeu de sept familles illustré par les grands peintres du monde offert par ses parents et dont elle se fit une sorte de fétiche énigmatique, d’alter ego. Tableau étrange, dont le sens précis échappe, malgré la frontalité volontaire mais comme embarrassée, énigmatique du personnage qui nous confronte, bras ballants.
Oui, sans doute nombre de ses toiles à elle doivent à cette présence tutélaire, à ses insinuations, au souvenir de ce jeune homme en costume de Pierrot, au petit comité qui peut-être le moque à l’arrière-plan, à la présence de l’âne dont l’œil, presque inquiétant vous saisit lorsque vous en surprenez la vigie. Combien les œuvres doivent-elles à nos souvenirs d’enfance, aux sensations qui ont sédimenté en nous ?

Proust : « A l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. (…) Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? [...] Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. II est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence, de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. »

Qui aura aussi subtilement observé ce cheminement obscur, intérieur, sa jouissance, sa félicité et la violente inquiétude qui vient à sentir la chose échapper ? On imagine la peintre lutter pareillement dans la jungle, le roncier de lueurs entrevues. Suivre une intuition, une furtive illumination. Comme Alice suivra le lapin blanc pour accéder au luxuriant vertige d’un monde où la raison ordinaire n’a plus cours et les fantaisies les plus gratuites jalonnent le chemin. Et l’artiste à sa suite sans trop savoir, sans maitriser, pareil à un enfant incrédule, émerveillé, fasciné par ces leçons de choses, percevant dans le vague et l’indéterminé l’aiguillon de l’impérieux.

Il faut suivre Proust encore :
« Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et, pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement ; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remuées ».

N’était-ce pas aussi la lutte que mena Turner fourrageant les eaux et les brumes mêlées, Monet pris de vertige en peignant ses plus insaisissables paysages d’eau, bassins aux Nymphéas où passent des nuages et trempent les saules ?  Et le chemin du plaisir immense qu’ils y trouvèrent et que nous y trouvons après eux ? La naissance d’un monde par l’entremise de bricolages et l’enthousiasme créatif de l’imagination. On parle quelquefois de lâcher-prise, de pleine conscience, de faire cercle sur l’instant présent. L’expression pourrait convenir car la seule autorité que Marine Joatton semble créditer est celle de l’intuition libre, de l’aventure, du cheminement en ses sinuosités, loin des mondanités et des querelles d’écoles, des modes et tendances. Hormis dans le travail du portrait et de l’autoportrait, elle ne part pas d’un sujet, d’un motif, d’une photographie. Peindre consiste en une manière d’accord entre les premières touches hasardeuses actant le travail, la mise en œuvre, mais sans objet préconçu, et l’errance imaginative fonctionnant comme les rêves en leurs déliés, les deux s’articulant « petit à petit par association », par « génération spontanée ».
« Je vais faire quelques traits, quelques tâches, et petit à petit, ça va me faire pencher à quelque chose, ça va m’emmener ailleurs », dit-elle simplement. Marine Joatton ne théorise pas, elle s’implique physiquement.
L’imagination qui féconde et qui anime ici est l’autre mot de l’âme. Il semble que l’on s’y dégage de l’oppression ordinaire. Que l’on y respire plus largement. Et cette respiration la mène.

Dieu est l’autre nom que l’on donne à l’enfance en nous qui invente des mondes avec des bouts de ficelle, de l’argile. On ne souvient dans la Bible Adam modelé dans la glaise et sa naissance à lui-même quand il retourne un regard à celui qui l’a façonné dont le regard en retour le confirme : « Quand je n'étais qu'une masse informe, tes yeux me voyaient. »
Ce pourraient être les mots exactement des poupons, des galantes, des chimères de Marine Joatton que nos regards adoubent, fortifient, exhaltent.
N’est-ce pas cela à chaque fois, faire un tableau ou une sculpture ; considérer soudain l’ouvrage et le sentir déjà un peu décalé, détaché de soi, s’affirmant depuis son lieu ? Accompagner une naissance ? Se percevoir dans le retour d’un regard ?
Être artiste c’est être tout à la fois l’enfant qui comme Pygmalion ou Gepetto rêve en façonnant ou façonne en rêvant et le Dieu qui insuffle l’âme dans la chimère, la regarde prendre son autonomie, en reçoit bientôt le regard interrogateur, facétieux, mélancolique. Jubiler ou mélancoliser à son tour en considérant ces miracles, ces mystères. S’oublier dans la passion de vivre.

Le regard d’ailleurs, on le dit souvent, est le reflet de l’âme. Par lui filtre sans mots ce à quoi il s’adosse : une conscience, une mémoire, des joies et des tourments, une inquiétude, toute la liste subtile des climats que l’on nomme états d’âme.
Bientôt on quitte l’idée que nous observons des peintures. Pinocchio n’est plus un pantin de bois mais un véritable petit garçon. Galatée n’est plus une statue de pierre mais une femme de chair. Les yeux qui émergent des attaques répétées du pinceau contre la virginité première du papier ou de la toile sont ceux d’un être nouvellement né et grave déjà.

On disait qu’était là un point d’équilibre entre agrégation et désagrégation, épanouissement et enfouissement.
C’est aussi, à bien y regarder, un à-cheval entre le familier et le monstrueux, l’enfantin et l’inquiétant. Comme si la scène idyllique, naïve, inoffensive qui s’installe et s’épanouit pouvait incidemment dérailler, dissoner. Comme si l’on devait passer du rire aux larmes. Ou de l’innocence et la quiétude à une forme de gravité sourde, anxieuse ou tragique.
A peine a-t-on conscience d’être, cette révélation s’ombre de ce qui la retourne : on pourrait n’être pas. Et peut-être cela n’est qu’un rêve, une illusion, ou un bonheur éphémère. Il semblerait que vivre appelle à sa suite mourir.
Alors on en revient à cet article de Freud sur l’Unheimlich publié en 1919 et traduit quatorze ans plus tard en français par « inquiétante étrangeté » mais que l’on pourrait traduire encore par « familier-étrange » ou « dé-familier » et autour duquel pourrait flotter le « secret de famille » et ce qui met « mal à l’aise ».
Il ne faudrait pas forcer le trait, mais l’œuvre de Marine Joatton semble en dépit de sa franchise, de ce qui la traverse de tendre et de charmant, de réconfortant, d’innocent habitée par une certaine ambiguïté ou équivoque qui en effet l’inquiète discrètement à l’intérieur même de ce qu’elle véhicule ou travaille de pourtant familier.
 
Rien de plus troublant, se souvient-on, qu’un pantin, un poupon au sourire figé et aux yeux grand-ouverts, qu’un masque de clown. Qu’un petit village silencieux et désert, qu’une orée à la sortie d’un bois où semble imperceptiblement (presque imperceptiblement) trembler une sourde et comme hystérique immobilité. Calme dit-on qui présage d’une tempête à venir, car tout équilibre est nécessairement précaire et par conséquent douteux. L’animal en nous y fonde sa vigilance.
Alain-Fournier : « Notre aventure est finie. L'hiver de cette année est mort comme la tombe. Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clef et la suite et la fin de cette aventure manquée. Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. »
Marine Joatton a-t-elle déjà peint des danses macabres ? Ou bien, comme lorsqu’elle peint de sa gloire à son flétrissement un bouquet de fleurs des champs, toute son œuvre n’embrasse-t-elle pas la vie et la mort mêlées ?
Peut-être que ce qui nous touche tant à cet endroit, dans l’ambivalence, l’équivoque, ce sont les ombres qui se tiennent sous les fleuraisons, et derrière la familiarité, l’apparence, l’athanor de l’inconscient, les sinuosités torves de la pensée ? Toutes les épaisseurs de l’être, contradictions et indécidable compris ?
On les regarde alors comme ces statues anciennes, patriarches, anges ou bouddhas mutiques qui vous semblent tout savoir, dressés dans le fil du temps, le méditant sans passions. Lueurs fragiles, on les veille comme il nous semble que le rêve qu’ils incarnent nous veille.

L’art nous console-t-il de l’enfance perdue ? Nous permet-il, comme le dit le poète, de la retrouver à volonté ? Quel est l’objet obscur du désir que l’on place en lui ? Aucun de ces factotums n’y répondra, il nous le donnera seulement à ressentir, comme on laisse planer un doute, en nous laissant bavarder. Et cela sans doute échappe à l’empire de l’intellect et aux raisons raisonnables, puisqu’il est ici magistralement, malicieusement, affaire de corps et de songes.