Elle repend de Lucrèce qu'il est 'doux de se tenir sain et sauf sur le rivage à regarder les autres lutter au milieu des courants déchaînés et des vents furieux. Non qu'il y ait du plaisir à tirer du malheur d'autrui, mais il est doux d'être épargné par un tel désespoir ' et nous ne pouvons pas manquer d'y voir proximité avec l'expression de l'attitude artistique évoquée par Nietzsche dans sa préface à 'la Naissance de la Tragédie'. L'expression artistique, réflexive, est un éléments distinct de l'expérience quotidienne. Elle est au centre du conflit humain du corps et de l'esprit et tire sa force de ce différent maintenu. Homère, nous dit Pierre Bergounioux, écrivait à l'écart (dans l'espace et le temps) des batailles qu'il contait. Sophie Ristelhueber fait retour sur le tumulte, les indices immobiles et silencieux qui en font mémoire. Mais son travail ne m'intéresserait pas tant s'il n'était que recensement de signes à lire, détails d'une narration à développer, acte de savoir, témoignages de violences ordinaires. Si elle est attentive au fait et à la trace, ce n'est pas le conflit qui est déclencheur, par delà les faits de société, il s'agit bien de faire œuvre. Et cette persistance obsédante depuis l'élevage de poussière de Duchamp, cet éternel recommencement de toute chose qui s'offre en raccourci dans les strates du paysage c'est « l'espace [qui] nous accapare, car nous ne possédons de lui que ce que l'œil peut parcourir mais il nous épuise, nous effraie, nous chasse. » A la manière de toute autres photographies que sont certains paysages photographiques de JM Bustamante, tout en étant décalées (du conflit lui même, de l'action), les images de Beyrouth à WB apparaissent comme une hystérie du lisible ou, saturées d'indices, les lieux ne font que questionner ce que Didi-Huberman nomme le visuel. Non pas le visible. Il y a une réelle attention par delà « les faits » portée aux phénomènes et si le cratère laissé par un obus est « symptomatique d'un processus pathologique », pour reprendre la terminologie médicale, il ne réalise pas moins dans le détail un fascinant et plastique mélange de couches géologiques. Interventions, si on fait distance un moment avec les brutalités dont elles témoignent, comparables à ce par quoi les land artistes investissent le territoire, en percent l'épiderme pour révéler les dessous, tracent à sa surface leur passage. Les photographies des oeuvres du land art sont en ce sens assimilables à celles de Sophie Ristehueber comme mémoires visuelles. Non pas signes strictes d'un discours (elle dit elle même ne pas donner par ses images un jugement quand aux événements) mais exégèse, invitation à aller hors de , déchirure du discours. Approche par des événements -et au-delà d'eux- de certains aspects par lesquels le monde se donne à nous.
« cratères comme si la terre s'avalait elle-même. Jusqu'où ça va ? Jusqu'en enfer ?! »
« pendant que déferlait sur l'Europe le tonnerre de la bataille de Woerth, quelque part dans un coin des Alpes, le songe-creux et l'amateur d'énigmes à qui est échue la paternité de ce livre était assis, tout à ses songeries et à ses énigmes, et donc à la fois très soucieux et très insouciant » Nietzsche -- essai critique, préface à la Naissance de la Tragédie.
Celimovitch, le derviche et la mort.
Sophie Ristelhueber, en conférence à l'ensba vendredi 23 février.