A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes : A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ... Ces encres s'éployant entre cartographie et partition composent des musiques. « Le regard clignote et va se plonger dans les calmes profondeurs du bleu et du vert. Le bleu profond attire l'homme vers l'infini, il éveille en lui le désir de pureté et une soif de surnaturel. » Le vert garde, passant du clair au foncé « son caractère d'indifférence et d'immobilité » . Les couleurs, écrit Kandinsky, sont les touches d'un clavier, quand l'âme tient lieu de piano. Ainsi, écrivant sous l'influence des images, sous leur pression, à leur invitation, se fait une petite musique qui porte la phrase. « Ça pense », comme l'écrit Nietzsche en manière de critique au cogito cartésien. Ça pense comme on pourrait dire ça danse, quand le corps se meut, emporté par un rythme, comme on ne sait plus dire qui de la mélodie ou de la mélancolie nourrit l'autre, la met en train. C'est une histoire d'entrainement, de retournement perpétuel entre les mots et les choses, le corps et la pensée, le désir et la fleur... Une « co-suscitation », écrit Augustin Berque, dans laquelle l'être se reconnaît moins individu ou indivis qu'organiquement lié, engagé, traversé. C'est que, rappelle Giono, « L'univers dure encore de sa première seconde » . Et tout est apparu là d'une expression prodigieuse. L'hirondelle fait le printemps en en entrouvrant la porte, en le tirant à sa suite dans la montée du jour. « Dès que tu fermes les yeux, écrit Georges Perec, l'aventure du sommeil commence. »