On a du mal à se défaire à la vue de ces tableaux d'une impression d'artificialité glacée qui évoque inéluctablement les images à peine plus lisses des constructions publicitaires de magazines. Une sorte de netteté clinique dans le traitement des tableaux nous fait l'effet à peu près d'aborder une vitre ou un écran, un mouvement figé, une réalité morte. De fait, Rafael Grassi insiste sur le fait qu'il travaille à la réalité plane des images et depuis peu une fine marge blanche vient cerner ses tableaux en arrondissant les angles à la manière d'illustrations pour en attester. Le paradoxe joue à fond, l'illusion de profondeur est tout à la fois opérante et niée, établie avec virtuosité et déjouée, affirmée comme illusion. Dans ce jeu entre l'espace représenté et la réalité concrète du tableau, l'espace expérimental se dédouble en quelque sorte. Ou bien on dira qu'il est mis en perspective. De la surface plane de la toile au décors sommaire de ces pans de murs identiques : deux espaces autonomes et contigus où la réalité picturale se joue. Ce double cadre dans lequel se joue la peinture de Grassi devient davantage scientifique en sorte lorsqu'une même composition est répétée de toile en toile avec quelques variations. Comme si l'on observait un phénomène, des possibles, que l'on notait des mutations dans les lentilles fixes d'un microscope. C'est quelque chose qu'il voudrait qu'on lise comme du jazz, variations autour d'un thème. Mais on peut se demander aussi si ce n'est pas toucher à la relativité de chaque choix, de chaque image obtenue dont le règne est niée ou simplement rendu fragile sans cesse par la possibilité d'une autre. Le jazz n'est-il pas l'affirmation de l'élasticité d'une composition, de la multiplicité d'interprétations possibles. On touche à un vertige. Et on peut trivialement le résumer à une observation vestimentaire : il est possible aujourd'hui d'associer les pois et les rayures. Je veux dire, les choses perdent de leur contour et de leur dogmatisme, tout se fait et tout peut se faire. On touche à l'impossibilité de figer un propos, une réalité, un jugement...une image. Et il y a de ça dans toute production d'artiste, une obsession récurrente qui semble devoir dire comme on ne peut s'arrêter à quelque chose de satisfaisant et définitif. La réalité poursuivie sans cesse échappe. Quelque part Laurence Sterne disait : « je crois là qu'il y a une fatalité -- j'arrive rarement à l'endroit vers lequel je me dirige ». L'art continue du fait que l'on parvient à ne se saisir de rien.