Du bloc erratique
Ce n'est pas sans ouvrir un abîme qu'un bloc -- et parfois s'agit-t-il d'un bloc de plusieurs milliers de tonnes et de taille conséquente comme ceux d'Okotoks à Alberta (Canada) -- impose son énigme, posé là dans le paysage depuis où et on ne sait de quelle façon. Certains le voient surgit du ciel après quelque énorme déflagration, atterri après ça sans attaches ni racines. En 1778, Jean-André de Luc émet l'hypothèse d'explosions souterraines dues à des poches d'airs qui expulserait des blocs sur des kilomètres, thèse à laquelle s'oppose le pragmatique Horace-Bénédict de Saussure (arrière grand-père du fameux linguiste) qui, s'il s'étonne de ce que « les granites ne se forment pas dans la terre comme des truffes, et ne croissent pas comme des sapins sur les rochers calcaires », entend mal comment un tel bloc projeté de si loin puisse atterrir entier. La chose est sérieuse et déroutante : les blocs sont là et on y butte comme à un poème obscur et beau, très dépaysant, une évidence opaque. On remarque bientôt que les spécimens sont toujours dans l'axe des vallées, par l'analyse on fixe leur origine aux plus hauts sommets, on rêve une débâcle (Saussure), on calcule la force des courants nécessaires (Von Buch). Soixante ans ont passé et l'hypothèse guettardienne, très vite abandonnée, d'une érosion singulière qui réduirait les montagnes en rochers a fait place à l'analyse rigoureuse de l'ingénieur suisse Ignace Venetz. Dans une publication de 1821, considérant comme les glaciers poussent devant eux des débris parfois de fort belles dimensions que le dégel esseule, il extrapole l'observation et l'imagine à grande échelle : Non pas une explosion violente, un long et lent voyage porté par un glacier immense auquel « il fait peur de penser ». De ces suppositions et de ces dérives le bloc sans doute se charge pour devenir cet objet sublime et bonhomme, poli de grands espaces, d'histoires et de calculs, de théories vastes, de saveurs populaires et de mélancolie, et condenser en lui les mouvements du monde.
Jérémy Liron
En 1762, le géologue, minéralogiste et naturaliste Jean-Étienne Guettard suggère que les blocs erratiques de la plaine d'Europe du nord sont tout ce qui reste d'une ancienne montagne érodée.