Valenciennes 59
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14h52 Paris Nord. TGV 7131. Réfléchi au tableau à l'age contemporain. Aux collages libres, événements épars prélevés au tumulte. La forme hétérogène. Ma position, arrêter la dissolution dans des compositions unitaires. Propositions actives qui présentent une certaine lisibilité du réel. Est-ce bien ça ? Je ne voudrai pas réduire le tableau à l'organisation de fragments à sa surface mais construire une image compacte à la fois simple et riche. Je le disais dernièrement, combinaison de Rembrandt et de Scheeler. Quelque chose qui tient de la glaise et de l'image.

Les trajets mettent en doute les contours d'un territoire, les voir défiler --contours et doutes- par derrière les vitres me reflète sans accroche possible.

C'est d'un peu de poésie dont j'avais besoin. Lu Raisins Surs de Williams, commencé un peu les 95 poèmes d'Edwardt Estlin Cummings.

Sur les routes je ne sais plus très bien où je suis. Je ne sais plus très bien où j'en suis.

J.M. s'est montré très intéressé, plus qu'il ne le fut lorsque j'étais sous sa tutelle. Son jugement des faits oscille comme le mien : déplier le principe, sortir de cette litanie où tout semble devoir se fondre, varier dans les formats, et puis non, pourquoi pas au fond aller dans les extrémités de ce qui est commencé. Déploiement insensé. Ça en deviendra fou, sans doute impressionnant, on y prélèvera peut-être dans trente ans quelques chef-d'œuvres (les mots sont de lui). Serais-ce un Morandi.

Lorsqu'une masse sombre à travers la vitre fait que je me reflète mieux, je fixe les yeux. La boîte est un mystère. C'est pas le doute dans ce regard, c'est avant toute question possible. C'est d'être là sans plus de mots.

Question à poser à F.B. :

Qu'est-ce que l'écrivain cherche dans l'unité du livre ? Est-ce selon lui comparable à l'unité du tableau ?

(...) nécessaire afin de se situer, de se mettre face aux choses. Etapes primitives d'évaluation de la situation. La caméra des yeux note comme des écueils, des nœuds sur l'étendue. Alors le vide que creuse un fait simple, c'est comme son piédestal. Noter un à un les aspects du monde sous nos yeux. Le phénomène du tas de terre, le phénomène du château d'eau, le phénomène du bosquet fuligineux, le phénomène des sillons dans un champ, le phénomène du pavé bleu clair que dessine une usine, le phénomène du profil à casquette d'un quai de chargement, les phénomène des citernes, des silos, le phénomène des traces de rouille qui marquent le pignon sous le bloc de la ventilation. Le phénomène du développé en triangles des bâtiments de briques à l'entrée de Douai, le phénomène du bâtiment de taule, le phénomène des wagons qui émergent d'un quai en contre-bas, des pilonnes monumentaux en treillis de métal, le phénomène de ce rectangle jaune fixé à la clôture. Le phénomène d'un bâtiment qui fuie, le phénomène des graminées en bord de voies.

On s'y épuise les yeux, s'y désespère l'esprit. En ce moment je sens particulièrement l'espace indifférent se déployant partout tandis que je suis sans question ou perdu par trop d'informulable.

Un soucis sans objet, comme un trou sur lui même, il l'aurait dit comme ça. L'autre aurait dit railleur : une vue de l'esprit ces problèmes qu'on se pose.

Il est 16h30 mais le ciel est déjà sombre. Les troncs dans les sous-bois que l'on coupe dressent des lieux aux ambiances singulières. Comme des petits théâtres dépourvus de théâtre, qu'on verrait que pour eux. C'est un plan bref dans l'enfance d'Ivan ou quelques Klimt. J'ai un peu faim. Tout est pur mystère, tout est à égale distance. Aucune intention car toutes sont possibles. Norzinco , ou Norzincc, bâtiment énorme et grave.

Je retrouve les lieux comme une maison de vacances qu'il faut réinvestir. Monte à l'atelier, tripote quelques taules. J'ai besoin de marcher, comme poser par moi même mes pas à l'aventure. Je traverse la ville. Ce pourraient être les ruelles de Lisbonne où je tenterais d'abolir l'espace et le temps dans une escale prolongée.

Sur une petite place un manège presque désert, la danse des tongs . Cette odeur de merguez ou de carton brûlé, un stand à peluches posées là dans leur vitre. Juste à coté une estrade vide et une tente au sol latté pour une pise de danse. A l'angle de la porte une chemise à jabots sous une tête un peu triste. Un accordéon musette s'évertue dans la sono sous la tente. L'amant de saint-Jean. Dans le jour atténué à vous tirer des larmes, les musiques mélangées et trop fortes comme les lampes qui clignotent au contour du manège incapables à combler le vide d'un rendez-vous manqué avec les rêves. Au sol quelques barquettes de frites dans lesquelles il ne reste que quelques unes trop courtes et les deux cratères rouge et pâle du ketchup mayonnaise. Je rentre. L'esprit poursuivi par une image forte qui fait pelote sous la langue. Quelques pages de Cummings. On y rentre petit à petit.

Je baisse les rideaux comme les pavés sont gris. Je trouve dans Chanson pour Patrick Dewaere de Raphaël, une tristesse à propos. Cette guitare qui s'évertue à l'arrière plan à répéter un riff un peu faux.